Un Huis Clos

Un Huis Clos, Tamara Magaram

-Tu feras quoi après 

– Quand ça après ? 

-Là, après ce soir, quand tu auras retrouvé ta liberté…

Ils se regardent et pensent à leur destin soudain.

-Vivre mes rêves, vivre ma vie…

– Tu crois que c’est encore possible ? 

-Oui, bien sûr. Pourquoi ? Tu en doutes ? 

– Je ne sais pas, mais … tellement longtemps… cela fait des mois que nous sommes enfermés.

-Tu faisais quoi toi avant cette période ? 

-Rien et beaucoup à la fois, j’étais jeune, c’est la seule leçon que j’ai à tirer de l’enfermement. Ici, au moins, j’ai grandi. Je travaillais un peu à droite et à gauche, j’aimais des hommes différents chaque semaine, mais je ne savais pas qui j’étais. 

-Ah oui, aimer chaque semaine, c’est drôle comme idée !

-Pourquoi ? Toi tu en aimes une ? 

Il sourit pour reprendre :

– Avant que l’on ne m’enferme ici, oui, j’étais avec ma femme, cela fait sept ans que je suis marié, elle m’aime, je l’aime et c’est ainsi. 

-C’est beau, j’ai du mal à y croire, mais cela paraît magique.

– Ça l’est ! J’ai hâte de la retrouver, d’ailleurs, des mois sans nouvelles, c’est insoutenable… 

– Tu as quel âge ? 

-Trente-trois ans et toi ? 

– Vingt-deux ans 

– Oh tu es si jeune… c’est bizarre on ne s’est jamais vraiment parlé avant ce soir, peut être à cause de la présence permanente des autres, on n’avait pas vraiment l’envie de se révéler. Ce soir je te découvre et c’est notre dernière soirée. 

– Oui dans quelques heures, je l’espère, tout ça sera du passé. 

– On va nous libérer, nos vies reprendront, tu oublieras cet épisode malheureux. 

-Tu crois ?

– Oui, j’en suis sure, à vingt-deux ans on surmonte beaucoup d’échecs… On avance … et surtout on construit !

– C’est vrai ? J’ai peur de ne jamais oublier ici. Ce qu’on a vécu, toutes ces horreurs, toutes ces atrocités !

La jeune femme et l’homme arrêtent de se parler un court instant. Les deux prisonniers pensent à l’espoir qui les attend prochainement.

-Elisa ? 

-Oui 

-Comment une fille aussi jeune que toi a pu se retrouver ici ? 

– Je ne sais pas, je voulais peut-être me prouver quelque chose, montrer à mes proches qui j’étais vraiment, cette rébellion… cette envie de reconnaissance… Elle m’a couté cher… 

– Pourquoi cela ? On sait tous pourquoi on a transité ici ? Et surtout garde cette rébellion, cette envie de révolte, cela te rend humaine.

– Les mois passés ici, à être enfermée avec vous… Ces mois m’ont changée… Avant j’étais futile, je disais ce que je pensais mais je ne savais pas ce que signifiait le mot « survie ». Ici, j’ai tout perdu, ma famille, mes amis, mon esprit et surtout ma dignité. 

-Ta dignité ? Je me dis la même chose dans cet endroit. 

– Oui, notre dignité Michel. Nous l’avons perdue et cela prendra du temps à oublier…

-Tous ces moments, toutes ces hontes infligées… 

– Et les autres ? Où sont-ils aujourd’hui ? Souviens-toi, on est tous arrivés ici. Ils nous ont jetés ici en une seule soirée ! Les autres tu crois qu’ils ont tenu le coup ? 

– Je ne sais pas. Je préfère ne pas penser aux autres, ni à l’après d’ailleurs. 

– Ces horreurs, Michel, toutes ces horreurs qu’on nous a fait subir. Cette humiliation quotidienne d’être observé, traqué dans nos moindres gestes. Ces querelles incessantes, on se battait les uns contre les autres. Tu te souviens ? Quelle bande d’idiots nous sommes ! On aurait dû se battre les uns avec les autres. 

– Pointés du doigt, on nous a enfermés, on nous a méprisés et dénigrés. 

-Oui, et dans tout ça, crois-tu que l’on pourra retrouver notre dignité ? 

– Notre dignité ? Notre dignité ? Tu as la tienne et j’ai la mienne ! Ici elles ont été piétinées ! Mais oui avec le temps elle reviendra. Reconstruis-toi avec tes proches, ta famille, ceux que tu aimes et ceux qui t’aiment. 

– Je ne sais pas si j’en suis encore capable. Tu vas faire quoi pour cela ?

– Ma famille, ma femme, mes enfants… J’ai réussi ici à comprendre qu’ils sont l’importance et le sens de ma vie. Une fois libre, j’irai vivre à la campagne, je pourrai leur offrir une maison. J’aimerais avoir un jardin, ma femme adore les plantes. Je l’imagine déjà cultiver la terre, semer, planter et récolter les fruits de notre épanouissement. Mais après tous ces mois passés ici, j’ai peur qu’elle ne soit plus là. Qu’elle m’en veuille d’avoir été enfermé, j’ai tout fait pour l’être. Quel idiot ! Je n’avais rien compris. 

– Oui Michel, nous n’étions que des aveugles ! Nos désirs, nos envies, avaient pris le dessus. Aujourd’hui, au moins, nous réalisons nos faiblesses. Mais quelle idée absurde ? 

– Elisa, nous avons mérité notre enfermement, nous ne sommes pas là pour rien. Notre démarche nous a menés vers cette prison, il faut grandir de cette action, se reconstruire et surtout oublier. 

– Oui, tu as raison mais moi je n’ai rien en dehors de ces quatre murs. Ma vie reposait sur cet enfermement.

– Elisa, ressaisis-toi tu as vingt-deux ans ! Ne les laisse pas te briser. Ta vie est encore devant toi ! 

– Je sais, mais c’est tellement difficile, je me sens sale. Ici, j’ai l’impression d’avoir déshonoré les miens. Avant, je n’étais qu’une enfant, je pensais que par mes agissements je rendrai fiers mes parents. Je voulais être remarquée, me montrer et aujourd’hui je regrette. Mes actes m’ont conduite à des mois d’emprisonnement. Je me dégoûte moi-même, je ne sais pas si je suis assez forte pour affronter l’après. L’idée d’une liberté soudaine me fait peur. Tous ces regards qui se tourneront vers moi. Et pourquoi ? Pour ma propre bêtise. 

– Non Elisa, pense aussi à tout ce qu’on a vécu ici, les moments étaient forts, remarquables parfois. Ensemble, nous avons développé cet instinct de survie, ensemble, nous avons été solidaires. 

– Non, Michel, ce que je vois ce soir, c’est qu’ensemble nous nous sommes battus pour tirer la couverture, pour prendre un certain profit de notre triste notoriété. Les uns contre les autres nous nous sommes jugés, les uns contre les autres nous nous sommes dénigrés. Souviens-toi ces querelles ? La nourriture, rien que pour un bout de gras, nous étions capables de nous battre. Ici, toute notre survie a pris des proportions démesurées. 

– C’est aussi vrai ! Une belle bande de lâches face à l’adversité ! 

– Michel, je m’en veux. J’ai été ignoble avec d’autres, j’ai aussi menti pour assouvir un petit pouvoir. Ce soir je réalise ma faiblesse. 

– Elisa, ils nous manipulaient. C’était juste un jeu pervers de leur part pour détruire nos personnalités. Ils y trouvaient une certaine forme de pouvoir. Pense à cette idée et reconstruis-toi. Sors de tout ça et vis ta vie. 

– Merci Michel, si nous sommes ici c’est uniquement à cause de notre naïveté. Pourquoi un tel acharnement ? 

– Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir, dans quelques heures tu seras libre, et moi aussi. C’est l’essentiel. Une fois dehors nous pourrons vivre, nous refaire une santé et surtout oublier. 

– Oui tu as raison. Mais je suis perdue. J’étais une enfant heureuse, petite je rêvais d’être vétérinaire, mes parents m’aimaient, ils étaient fiers de moi. Je ne sais pas comment j’ai pu me retrouver ici. Pourquoi j’y suis arrivée ?

– Ça Elisa, tu ne l’as pas volé ! Sans doute ta naïveté de jeune femme. 

– Michel, ne me juge pas, tu es dans la même merde que moi. 

– Oui, certes, cela n’est pas faux. 

– Alors que ferons-nous ? Les autres vont-ils être nos alliés ? 

– Je l’espère car nous tous, ensemble plusieurs mois, avons vécu le même enfer. Surtout cette perte de réalité… 

– L’enfermement, plus aucun contact avec la réalité, et cette dignité détruite en un seul instant. La torture psychique et morale. Ce soir j’ai envie de mourir, toutes ces souffrances… A l’extérieur, nous serons des bêtes de foire, des monstres… 

– Non Elisa, sois plus forte, pense à ce que tu pourras faire… 

Un micro grésillant prend la parole dans la pièce. Au loin Elisa et Michel entendent une voix :

  • Allo, Allo vous êtes là ? 
  • Oui ! disent-ils avec une excitation soudaine.
  • Bon vous êtes prêts ? On passe à l’antenne dans 5 minutes, compte à rebours… 4 min 59, 58, 57… »

Les deux isolés se tiennent par la main, le micro reprend de plus belle : 

  • Soyez sympas, mignons et surtout souriez ! N’oubliez pas que le dernier Prime time est ce soir et que l’un d’entre vous va gagner 150 000 euros ! 

Paris, Mars 2013

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