De L’Erreur

De L’Erreur, Nouvelle déconseillée aux moins de 16 ans

La mariée se contemple attentivement dans le miroir. Elle regarde son visage, ses yeux, sans penser à rien d’autre qu’à sa faute. Une erreur qu’elle n’arrive pas à se pardonner, son esprit reste confus et troublé.

La pièce est froide, les murs en béton étouffent les sons, au fond, derrière elle, dans le reflet du miroir, on aperçoit un grand lit à baldaquin, soigneusement dressé, il habille la suite nuptiale. L’unique porte en bois s’ouvre brutalement, sa mère apparaît sur le seuil.

  • Ma fille, ma petite fille ! Je te cherchais partout ! Ah tu es là 
  • Oui maman !
  •  C’est un drame, le traiteur est un incapable, il est lent, très lent, j’ai peur que rien ne soit prêt ce soir… Et le fleuriste, oh le fleuriste ma chérie, il a mélangé des orchidées violacées avec les orchidées blanches. Ma fille, tu lui avais bien dit qu’on ne voulait que des fleurs blanches ? N’est-ce pas ? 
  • Maman, je ne sais pas, oui sans doute, mais ce n’est pas bien grave. 
  • Bon, je ne sais pas ce que tu as aujourd’hui, tu es pensive. Ressaisis-toi c’est le plus grand jour de ta vie. 

D’un pas déterminé, la mère se retourne et quitte la pièce en ruminant sur le fleuriste.

Une fois seule, la jeune femme se lève, sa longue robe blanche en tulle de coton lui donne un aspect angélique. Elle regarde une dernière fois sa silhouette dans le miroir incliné de la chambre et parfait sa coiffure. En inspirant profondément la jeune mariée s’apprête à quitter le domaine pour rejoindre l’église.

Trois cent cinquante invités nourrissent un bruit sourd dans cette ravissante église de campagne. L’odeur de l’encens flotte dans les airs, le marié est là, droit devant l’autel, il attend sa promise d’une posture assurée.

Marie entre au bras de son père, Nicolas la regarde, il est époustouflé par sa beauté. L’image pure de celle qui deviendra sa femme parvient à le troubler, la magnificence de la tenue le perturbe, il est rassuré d’être maintenant à ses côtés pour l’éternité.

Elle est suivie de quatre enfants d’honneur, les petits arborent un air dur et sérieux. Agés de trois à six ans, ils ont déjà conscience de la responsabilité du rôle qu’ils tiennent aujourd’hui. Les regards sont tournés vers eux, ils sont attendrissants et émouvants. Les petites filles portent une robe bleu ciel, un ruban de soie blanc orne leur taille minuscule, et dans leurs cheveux on peut retrouver cette même soie cerclée en nœud autour d’une barrette.

Les petits garçons ressemblent à des matelots, leur costume blanc et bleu ciel leur prête un air de chérubin. Le plus jeune porte le masque le plus dur, la tâche doit être difficile, tous ses regards émus qui se tournent plusieurs minutes vers lui.

Les spectateurs, bien habillés, assistent à cette messe nuptiale de deux heures. Les femmes portent de grands chapeaux aux couleurs variées et les hommes sont en costume. La sortie de l’église ressemble à un défilé de tenues variées, des robes de toutes les couleurs, on y aperçoit du rose, du jaune, de l’orange ou du bleu. C’est un véritable sachet de bonbons acidulés qui quitte l’église villageoise.

Les mariés prennent la pose, en souriant Marie contemple l’objectif, Nicolas ne la quitte pas des yeux.

Ils sont si beaux, si jeunes et si parfaits.

Leur histoire a commencé il y a six ans, ils fréquentaient tous les deux la même grande école de commerce en banlieue parisienne. En travaillant ensemble sur un sujet d’économie ils ont appris à s’aimer. A vingt-sept ans, avec leur beau diplôme et leur entourage précieux, ils ont tous les deux entamé une belle carrière. Nicolas est un financier et Marie travaille dans les cosmétiques de luxe.

Elle est parisienne et lui vient de Bretagne, les deux amoureux ont rapidement emménagé ensemble, ils ont ensuite acheté un appartement de trois pièces dans un immeuble haussmannien du quartier des Ternes à Paris, et aujourd’hui leur amour est enfin célébré en famille.

Les invités rejoignent le domaine pour fêter la noce, la campagne des Yvelines est verdoyante, on y distingue une lumière étonnante, le soleil décline et laisse apparaître un vaste reflet entre le rose et le rouge dans le ciel bleu.

  • Une belle journée ! Tout est parfait, à part l’erreur du fleuriste, enfin celui-là on ne le recommandera pas, avec sa méprise il aurait pu gâcher le mariage de ma fille.

 La mère salue, de groupe en groupe, les invités. Elle est heureuse mais semble anxieuse, sa fille unique se marie, c’est son plus beau jour, rien n’aurait pu assombrir ce moment. Les invités écoutent ses plaintes et compatissent, elle leur annonce la suite des festivités, il y a d’abord le vin d’honneur puis le dîner sera servi dans la salle à manger du château à vingt et une heure.

Les femmes profitent de ce moment vacant pour arranger leur toilette et pour se reposer. Les hommes se dirigent sur la terrasse du château, les discussions tournent autour du mariage, de ce couple merveilleux et de l’émotion générée par leur amour. D’autres, plus sérieux, abordent des sujets politiques.

Le petit monde coloré comme un arc en ciel, savoure du champagne en bavardant tranquillement devant cet intimidant château médiéval. Certaines connivences se créent, les jeunes rient entre eux en se remémorant des souvenirs d’enfance ou de jeunesse partagés à l’école de commerce. Les plus âgés sont assis, ils observent la scène avec une certaine sérénité.

Les mariés sont très occupés, l’événement nécessite beaucoup d’organisation et de relationnel, ils n’ont pas le temps de se parler.

On annonce le dîner, les invités quittent lentement la terrasse, certains retardataires préfèrent terminer leur cigarette en contemplant la campagne au crépuscule. L’herbe commence à se rafraîchir et une brume humide s’empare du domaine. La nature devient silencieuse, on entend au loin les mouvements qui s’échappent du château.

Le dîner fût bon malgré les étourderies du traiteur, l’alcool servi a été minutieusement choisi par le père de la mariée. L’ambiance harmonieuse autour des tables s’interrompt pour le discours des témoins.

La mariée ouvre le bal, les convives la suivent, les plus jeunes s’amusent en buvant des verres d’alcool mélangés à du soda.

Il est minuit passé quand Marie décide de prendre l’air, elle est pensive et préfère s’isoler. Sa grand-mère la suit discrètement et elle s’installe à côté d’elle sur une chaise en teck de la terrasse.

  •  Qu’as-tu ce soir ma petite fille ? 
  • Rien Mamie, tout va bien je suis contente. 
  • A bon ? J’ai pourtant trouvé que tu semblais ailleurs toute la journée. Et c’est normal, c’est un grand jour, ton stress est raisonnable…
  • Non, non tout va bien, c’est ça, je devais être un peu stressée, tous ces visages autour de moi. Maman était tellement excitée, j’avais peur de décevoir, sans doute. 
  • Oh ma petite fille, ça te ressemble tellement, tu as toujours eu peur de décevoir les autres et pourtant tu es si parfaite, un véritable ange. 
  • Merci Mamie, mais je ne suis pas parfaite. 

Marie cache son visage dans ses mains en étouffant un sanglot. Sa grand-mère la prend dans ses bras et lui embrasse les cheveux.

  •  C’est le stress et le vin, c’est normal. Demain, tu verras tout ira bien. Va te reposer. 

D’une voix encombrée la mariée répond :

  •  Non Mamie, tu ne comprends pas. 
  • Qu’y a-t-il alors ? Tu peux tout me dire ma chérie, tu le sais bien. 
  • Mamie j’ai un problème,

Marie inspire profondément pour reprendre :

  •   Je suis enceinte.
  • Mais c’est merveilleux Marie, c’est une belle nouvelle.
  • Tu ne comprends pas.
  • Je t’écoute ma puce.
  • Tu te souviens il y a deux mois je suis partie en Normandie chez Caroline ? 
  • Oui, pour la Pentecôte.
  • Oui c’est cela, pour le weekend de la Pentecôte. Bref, j’étais avec Caroline dans son domaine familial, il faisait beau, on s’est reposé et on a profité de la piscine. Le samedi soir Caroline avait organisé une réception chez elle avec son grand frère. Ils avaient invité vingt-cinq personnes à dîner. Je n’étais pas très bien, une insolation sans doute, ma tête était bouillante et j’étais rouge comme une tomate. J’ai bu du champagne pendant le dîner, et à côté de moi il y avait un ami du frère de Caroline. Il était drôle et il s’est moqué de mes rougeurs. On a discuté tous les deux pendant la soirée. C’est un bel homme d’une quarantaine d’année, il travaille dans le show business, et il est divorcé. Vers une heure du matin, Caroline a proposé d’allumer la lumière de la piscine, on l’a suivie et nous nous sommes baignés. 

La grand-mère regarde sa petite fille avec un air attendri, elle l’invite de ses yeux à poursuivre le récit. Marie cherche une approbation dans le visage de son interlocutrice, et naïvement elle baisse le regard. 

  • On a continué à boire du champagne, et il devait être quatre heures du matin lorsque les derniers invités sont partis. Caroline est allée se coucher et je suis restée seule avec cet homme. Il m’a embrassée, je me suis laissé faire, j’étais très attirée par lui, je ne comprends pas il n’a rien à voir avec Nicolas. C’est un homme plein d’assurance, une sorte de séducteur, enfin, cet homme n’est pas du tout mon genre ! 

La jeune femme sanglote et reprend :

  • Si je te dis tout cela c’est parce que je suis enceinte de deux mois, ces deux mois correspondent à la date du weekend chez Caroline. 

La grand-mère serre très fort sa petite fille dans ses bras et lui dit d’un ton affectueux :

  • Ton mariage est passé, tu aimes ton mari, c’est l’essentiel, tu sais, si physiquement cela ne peut pas se voir, je te conseille d’enterrer avec toi ce secret. 
  • Oui mamie cela ne peut pas se voir, mais ça me perturbe tellement, je suis mal, pourquoi j’ai fait ça ? 

Elle se défigure dans un étouffement nourri de pleurs. Sa grand-mère reprend :

  • Ma chérie, chaque femme a ses secrets. Là tu n’es sûre de rien, ce bébé est peut-être de Nicolas ? 
  • Bien sûr, il y a beaucoup plus de chances qu’il soit de Nicolas.
  • Alors garde ce moment dans ton esprit, et n’en reparle plus jamais .

Les deux femmes restent un long moment sans se parler à contempler les étoiles dans le ciel.

Nicolas apparaît derrières elles :

  •  Ma chérie tu viens ? Accorde-moi une dernière danse.

Marie se lève, elle tend le bras à sa grand-mère en signe d’adieu et la remercie.

Les jeunes amoureux clôturent la soirée d’un rock endiablé. L’ambiance est joyeuse, les invités éméchés sont ravis, le château s’éteint et les convives rejoignent leur chambre. Marie et Nicolas embrassent leurs proches et s’éclipsent pour leur nuit de noce.

Le lendemain Marie annonce à Nicolas la nouvelle, il est fou de joie. Au petit-déjeuner il annonce fièrement la grossesse de sa femme en caressant le ventre encore plat de la jeune femme. La réaction est émouvante, c’est un défilé de félicitations.

Les semaines passent et le ventre de Marie s’arrondit. Sa grossesse se passe bien, elle n’a eu aucune nausée les trois premiers mois et observe son corps changer doucement.

Nicolas est aux anges, il n’arrête pas de parler de ce bébé, il imagine dans ce ventre pointu un petit garçon qui deviendra polytechnicien.

Chaque weekend, le jeune homme s’efforce de faire des travaux dans l’appartement pour l’arrivée de l’enfant. D’abord, il peint la chambre en jaune poussin, ne connaissant pas le sexe de sa progéniture il préfère une couleur neutre. Puis il achète des meubles, Marie refuse de l’accompagner, elle invoque une fatigue chronique éprouvante.

Le jeune marié comprend parfaitement l’épuisement de sa femme et il s’occupe seul de cette arrivée anticipée. La chambre est un véritable petit nid d’amour. Au septième mois tout y est déjà prêt. Le futur papa a récupéré un lit ancien chez ses parents, c’est un beau landau en osier qu’il a soigneusement repeint en blanc. Au-dessus, il s’est attelé à installer un mobile pour nourrisson avec des animaux roses, bleus et jaunes qui tournent sur eux mêmes.

Contre un mur on distingue une table à langer blanche, Nicolas y a peint, à l’aide de pochoirs, des oiseaux dessus. Un fauteuil pour enfant est adossé à la fenêtre, il s’imagine déjà passer des heures dessus en regardant sa progéniture dormir.

Marie reste très distante face à ses préparatifs, elle cherche à cacher sa grossesse, elle adapte ses tenues pour éviter les remarques et contrôle même sa prise de poids. Chaque soir elle prend un bain pour se détendre en écoutant de la musique classique, c’est une sorte de rituel qu’elle a développé pendant sa grossesse.

A chaque fois qu’elle sort de l’eau, elle se contemple dans le vaste miroir qui habille la salle de bain. Pendant plusieurs minutes elle regarde ce ventre arrondi. Dans ces instants de nudité elle évite son visage, elle fixe douloureusement son corps.

Dans son esprit résonnent ses questions, ses angoisses. Elle a peur de voir cet enfant, d’y revoir le visage de l’inconnu divorcé qu’elle a rencontré à la Pentecôte. Elle ne cesse de douter, elle sait au fond d’elle que Nicolas ne saura jamais, il ne fera pas de test de paternité, et elle non plus d’ailleurs. C’est son erreur qui pèse dans ses pensées. Une faute de quelques secondes qui l’obsède constamment.

Marie imagine son bébé grandir, il deviendra adolescent, il sera apte à penser seul. Elle s’interroge sur ce qui pourrait arriver si un jour son terrible secret était révélé. Dans ces moments d’inquiétude, le plus douloureux pour elle est de s’imaginer vivre avec ce secret sur le cœur. L’unique complice, sa grand-mère, disparaîtra et elle seule devra assumer sa culpabilité.

En pensant à son erreur, elle imagine des scénarios terribles « Nicolas est peut-être stérile, si nous n’arrivons pas à avoir un deuxième enfant, peut-être qu’il découvrira… ».

Ces épisodes d’angoisse se calment avec la prise de cachets ordonnée par son médecin. Au bout de plusieurs longues minutes obsédantes, elle parvient à se raisonner : « C’est ridicule ! Les probabilités laissent forcément entendre que Nicolas est le père. Il n’y a eu qu’une seule trahison. Je dois me ressaisir et relativiser. »

Marie respire alors profondément et elle prend du recul en se fondant sur des éléments rationnels. Marie parvient dès lors à se calmer et à reprendre le cours de sa vie tout en masquant ses craintes à son mari et à son entourage.

Sa grand-mère ne lui reparle jamais des aveux confiés le soir de la noce. La grossesse continue paisiblement et Nicolas tient à être présent à chaque échographie. Son travail en finance le condamne à passer des heures au bureau, en faisant quelques sacrifices il a pu se libérer du temps pour être présent dans les étapes décisives de la maternité de sa femme.

Marie vit sa grossesse comme une croix à porter douloureusement. Ses épisodes d’angoisse s’amplifient, elle parvient difficilement à imaginer cet enfant. La peur envahit ses pensées, des frayeurs liées au regard de cet enfant. Le doute permanent s’empare d’elle. Elle attend, comme une condamnée, que son mensonge et son erreur soient connus des autres.

Au beau milieu du mois de février, elle commence à ressentir des contractions intenses.

Le soir de la Saint Valentin, le terme approchant, Nicolas décide de lui préparer un dîner dans l’appartement. Il prépare du veau sauté aux légumes, accompagné d’un riz trois couleurs.

En savourant son plat, Marie se plie de douleurs, l’accouchement semble imminent. Nicolas se lève de sa chaise et la porte jusqu’au lit. Il appelle un taxi, puis les deux amants se dirigent dans une berline noire, vers la maternité du boulevard Pereire.

L’obstétricien les accueille chaleureusement, il les connaît et semble rassuré. Le jeune mari tient fermement à accompagner sa femme en salle de travail. La péridurale fait son effet et en très peu d’heures Marie accouche d’un petit François. Nicolas était là pendant ce moment, ses émotions intenses lui ont fait ressentir la naissance de son fils. Il n’a cessé de lui tenir la main.

C’est un beau bébé de deux kilos neuf qui hurle dans les bras de sa maman. Marie est soulagée, enfin elle ressent l’idée d’un travail accompli, et elle sourit pour la première fois depuis des semaines à Nicolas. En embrassant son enfant elle lui dit qu’elle l’aime et le serre tendrement.

Nicolas est tellement ému qu’il n’arrive pas à téléphoner à ses parents. C’est sa femme qui annonce la bonne nouvelle auprès de leurs proches.

La jeune mère s’endort, son mari la regarde d’un œil bienveillant.

Le jeune couple arrive dans l’appartement, tout y est silencieux et François dort dans son landau. Les jeunes mariés parviennent à appréhender cette naissance heureuse.

Les angoisses de Marie disparaissent avec le temps et elle trouve sa place de mère en regardant son enfant.

Le couple rend visite à la famille de Nicolas en Bretagne au début du mois de mars. Les beaux parents sont émerveillés par la beauté du bébé.

François sourit, il est vif et en parfaite santé. Ses beaux sourires se perdent dans les yeux attendris des adultes, c’est un ravissant enfant. Il est sage et il supporte parfaitement les trajets en voiture.

Cette petite famille, aux allures parfaites, reprend sa vie parisienne. Marie obtient une place en crèche pour sa progéniture et Nicolas continue de rêver à l’avenir prometteur de son fils.

Un samedi soir, Marie décide de donner le bain à son enfant. L’eau coule lentement, la baignoire s’emplit difficilement. Elle jette quelques jouets en plastique dans la cuve pour distraire le chérubin et relève la température du bain.

En tenant son enfant dans l’eau à trente-huit degrés elle chantonne une berceuse pour calmer le nourrisson. Puis elle le fixe dans les yeux. Prise d’une frayeur inattendue, elle lâche le bébé d’un geste de rejet. Ce regard ! Elle a déjà vu ce regard si brun, si sombre et si troublant.

Son bébé rougit et hurle. On aperçoit le gosier de l’enfant terrifié. Abandonné par sa maman il sombre dans l’eau, elle le soulève puis en soufflant spontanément elle le serre dans ses bras. Le bébé se calme difficilement, Nicolas arrive rapidement dans la salle de bain, il est apeuré. Sa femme le rassure, l’enfant n’a rien. François est juste irrité et l’eau chaude l’a brulé sur ses gerçures.

La petite famille se calme, les parents font diner l’enfant puis le couchent. Les jeunes mariés dinent en tête à tête sans se parler.

Marie est angoissée, comme pendant la grossesse, elle repense au visage de cet homme. Elle l’avait pourtant oublié, mais ce soir, en fixant les yeux de son fils, elle a revu ce regard profond. Elle en est certaine.

Le lendemain ils partent déjeuner tous les trois chez les parents de Marie. Le repas est calme, Nicolas ne lâche pas son enfant.

  • Marie, dis quelque chose, il le couve trop.
  • Maman arrête s’il te plaît, c’est normal c’est son fils,
  • Enfin, je dis ça, je ne dis rien, mais bon, un père qui est aussi proche de son enfant … Il va faire de lui un assisté.
  • Maman, s’il te plaît tais toi.

En débarrassant les assiettes sur la table, la jeune mère se sent dévastée. Ce regard… ces yeux… elle en est persuadée, ses doutes deviennent réalités. Nicolas n’est pas le père de François.

Elle repense à son erreur, à cette minute de plaisir qui l’a conduite à sa propre damnation. Elle se persuade des conséquences infondées de son geste.

Sur le trajet du retour, elle n’arrive plus à écouter son mari, ni à regarder son propre enfant.

Devant l’immeuble, elle parvient à se calmer. Elle avale un cachet et se laisse emporter par l’effet tranquillisant du médicament.

Nicolas l’aide à porter le bébé jusqu’à la porte d’entrée. Il part dans la cuisine préparer le repas.

Le bébé s’est endormi dans sa nacelle. Marie qui revient à elle-même décide de lui donner son bain. Quand elle déshabille l’enfant, il sourit et regarde amoureusement sa maman.

Elle fuit son regard et se concentre sur le bain du nourrisson. Nicolas fait dîner François, puis il le laisse dans son transat pendant qu’il dine avec sa femme.

Après le repas il en profite pour travailler dans le salon. Les parents couchent leur enfant. Elle le regarde en lui parlant. Nicolas dépose un baiser sur le front de François et embrasse les cheveux de Marie. Elle le suit du regard, il quitte la pièce silencieusement. Marie range un peu la chambre du nourrisson et elle rejoint le salon en emportant avec elle l’interphone de surveillance.

Marie et Nicolas sont exténués, ils se couchent tôt, le mari s’endort rapidement. Elle éteint la lumière et essaie de s’endormir.

La jeune femme transpire sous les draps et s’agite nerveusement. Marie se tourne dans tous les sens avant de se lever pour aller réfléchir dans le canapé.

Là, assise, elle pense au regard de son fils. Elle s’imagine le pire. Adolescent, François la questionnera, il ne ressemblera jamais à son papa.

En buvant un verre d’eau Marie reprend ses esprits. Elle se réfugie dans la chambre de son fils. Le petit François dort paisiblement, une odeur douce et sucrée habille la pièce, c’est un mélange de crème et d’adoucissant pour le linge.

Marie s’assoit par terre, elle s’allonge de côté sur le sol et sanglote plusieurs minutes.

Elle se traine jusqu’au petit fauteuil en mousse et serre sa tête dans ses genoux en pensant à son enfant, à Nicolas et à cet homme. Elle réalise le risque qui l’attend si son erreur est découverte. Elle s’en fiche, le poids de sa culpabilité est bien plus intense. Dans un élan de conscience elle se décide à tout dévoiler à son mari. Il est si gentil et si compréhensif, elle sait qu’il arrivera à lui pardonner.

Elle se ressaisit et se lève. Dans cette pièce silencieuse elle marche lourdement dans toutes les directions. Elle tient sa tête dans ses mains. Elle hurle en silence, sa bouche s’ouvre et laisse échapper une mousse de ses gencives. Elle se tape les mains contre le ventre. Le regret, ce regret terrible d’une seule soirée d’erreur s’empare d’elle.

Seule, dans la chambre de son fils, elle veut mourir sur place.

Ses bras se resserrent une seconde autour de ses côtes puis se relâchent pour griffer son visage torturé. Elle attrape sa nuque en baissant la tête. Marie se tire les cheveux, et martèle le mur de plusieurs coups de poing. Elle pleure et s’effondre quelques secondes à terre.

Son râle la quitte, elle se calme et se dresse brusquement. En se levant elle s’approche du landau de son bébé.

Dans sa main, elle tient un oreiller dérobé au fauteuil miniature de son fils. Elle s’avance doucement vers le berceau. En caressant son enfant, sa main appose le coussin sur le minuscule visage endormi. Elle ne le regarde pas. L’enfant s’éteint paisiblement.

Le lendemain matin, Nicolas se réveille tôt pour aller voir son enfant.

Dans son sommeil alourdi par les médicaments, Marie entend au loin un hurlement retentir dans l’appartement.

Paris, Mars 2013

Un Huis Clos

Un Huis Clos, Tamara Magaram

-Tu feras quoi après 

– Quand ça après ? 

-Là, après ce soir, quand tu auras retrouvé ta liberté…

Ils se regardent et pensent à leur destin soudain.

-Vivre mes rêves, vivre ma vie…

– Tu crois que c’est encore possible ? 

-Oui, bien sûr. Pourquoi ? Tu en doutes ? 

– Je ne sais pas, mais … tellement longtemps… cela fait des mois que nous sommes enfermés.

-Tu faisais quoi toi avant cette période ? 

-Rien et beaucoup à la fois, j’étais jeune, c’est la seule leçon que j’ai à tirer de l’enfermement. Ici, au moins, j’ai grandi. Je travaillais un peu à droite et à gauche, j’aimais des hommes différents chaque semaine, mais je ne savais pas qui j’étais. 

-Ah oui, aimer chaque semaine, c’est drôle comme idée !

-Pourquoi ? Toi tu en aimes une ? 

Il sourit pour reprendre :

– Avant que l’on ne m’enferme ici, oui, j’étais avec ma femme, cela fait sept ans que je suis marié, elle m’aime, je l’aime et c’est ainsi. 

-C’est beau, j’ai du mal à y croire, mais cela paraît magique.

– Ça l’est ! J’ai hâte de la retrouver, d’ailleurs, des mois sans nouvelles, c’est insoutenable… 

– Tu as quel âge ? 

-Trente-trois ans et toi ? 

– Vingt-deux ans 

– Oh tu es si jeune… c’est bizarre on ne s’est jamais vraiment parlé avant ce soir, peut être à cause de la présence permanente des autres, on n’avait pas vraiment l’envie de se révéler. Ce soir je te découvre et c’est notre dernière soirée. 

– Oui dans quelques heures, je l’espère, tout ça sera du passé. 

– On va nous libérer, nos vies reprendront, tu oublieras cet épisode malheureux. 

-Tu crois ?

– Oui, j’en suis sure, à vingt-deux ans on surmonte beaucoup d’échecs… On avance … et surtout on construit !

– C’est vrai ? J’ai peur de ne jamais oublier ici. Ce qu’on a vécu, toutes ces horreurs, toutes ces atrocités !

La jeune femme et l’homme arrêtent de se parler un court instant. Les deux prisonniers pensent à l’espoir qui les attend prochainement.

-Elisa ? 

-Oui 

-Comment une fille aussi jeune que toi a pu se retrouver ici ? 

– Je ne sais pas, je voulais peut-être me prouver quelque chose, montrer à mes proches qui j’étais vraiment, cette rébellion… cette envie de reconnaissance… Elle m’a couté cher… 

– Pourquoi cela ? On sait tous pourquoi on a transité ici ? Et surtout garde cette rébellion, cette envie de révolte, cela te rend humaine.

– Les mois passés ici, à être enfermée avec vous… Ces mois m’ont changée… Avant j’étais futile, je disais ce que je pensais mais je ne savais pas ce que signifiait le mot « survie ». Ici, j’ai tout perdu, ma famille, mes amis, mon esprit et surtout ma dignité. 

-Ta dignité ? Je me dis la même chose dans cet endroit. 

– Oui, notre dignité Michel. Nous l’avons perdue et cela prendra du temps à oublier…

-Tous ces moments, toutes ces hontes infligées… 

– Et les autres ? Où sont-ils aujourd’hui ? Souviens-toi, on est tous arrivés ici. Ils nous ont jetés ici en une seule soirée ! Les autres tu crois qu’ils ont tenu le coup ? 

– Je ne sais pas. Je préfère ne pas penser aux autres, ni à l’après d’ailleurs. 

– Ces horreurs, Michel, toutes ces horreurs qu’on nous a fait subir. Cette humiliation quotidienne d’être observé, traqué dans nos moindres gestes. Ces querelles incessantes, on se battait les uns contre les autres. Tu te souviens ? Quelle bande d’idiots nous sommes ! On aurait dû se battre les uns avec les autres. 

– Pointés du doigt, on nous a enfermés, on nous a méprisés et dénigrés. 

-Oui, et dans tout ça, crois-tu que l’on pourra retrouver notre dignité ? 

– Notre dignité ? Notre dignité ? Tu as la tienne et j’ai la mienne ! Ici elles ont été piétinées ! Mais oui avec le temps elle reviendra. Reconstruis-toi avec tes proches, ta famille, ceux que tu aimes et ceux qui t’aiment. 

– Je ne sais pas si j’en suis encore capable. Tu vas faire quoi pour cela ?

– Ma famille, ma femme, mes enfants… J’ai réussi ici à comprendre qu’ils sont l’importance et le sens de ma vie. Une fois libre, j’irai vivre à la campagne, je pourrai leur offrir une maison. J’aimerais avoir un jardin, ma femme adore les plantes. Je l’imagine déjà cultiver la terre, semer, planter et récolter les fruits de notre épanouissement. Mais après tous ces mois passés ici, j’ai peur qu’elle ne soit plus là. Qu’elle m’en veuille d’avoir été enfermé, j’ai tout fait pour l’être. Quel idiot ! Je n’avais rien compris. 

– Oui Michel, nous n’étions que des aveugles ! Nos désirs, nos envies, avaient pris le dessus. Aujourd’hui, au moins, nous réalisons nos faiblesses. Mais quelle idée absurde ? 

– Elisa, nous avons mérité notre enfermement, nous ne sommes pas là pour rien. Notre démarche nous a menés vers cette prison, il faut grandir de cette action, se reconstruire et surtout oublier. 

– Oui, tu as raison mais moi je n’ai rien en dehors de ces quatre murs. Ma vie reposait sur cet enfermement.

– Elisa, ressaisis-toi tu as vingt-deux ans ! Ne les laisse pas te briser. Ta vie est encore devant toi ! 

– Je sais, mais c’est tellement difficile, je me sens sale. Ici, j’ai l’impression d’avoir déshonoré les miens. Avant, je n’étais qu’une enfant, je pensais que par mes agissements je rendrai fiers mes parents. Je voulais être remarquée, me montrer et aujourd’hui je regrette. Mes actes m’ont conduite à des mois d’emprisonnement. Je me dégoûte moi-même, je ne sais pas si je suis assez forte pour affronter l’après. L’idée d’une liberté soudaine me fait peur. Tous ces regards qui se tourneront vers moi. Et pourquoi ? Pour ma propre bêtise. 

– Non Elisa, pense aussi à tout ce qu’on a vécu ici, les moments étaient forts, remarquables parfois. Ensemble, nous avons développé cet instinct de survie, ensemble, nous avons été solidaires. 

– Non, Michel, ce que je vois ce soir, c’est qu’ensemble nous nous sommes battus pour tirer la couverture, pour prendre un certain profit de notre triste notoriété. Les uns contre les autres nous nous sommes jugés, les uns contre les autres nous nous sommes dénigrés. Souviens-toi ces querelles ? La nourriture, rien que pour un bout de gras, nous étions capables de nous battre. Ici, toute notre survie a pris des proportions démesurées. 

– C’est aussi vrai ! Une belle bande de lâches face à l’adversité ! 

– Michel, je m’en veux. J’ai été ignoble avec d’autres, j’ai aussi menti pour assouvir un petit pouvoir. Ce soir je réalise ma faiblesse. 

– Elisa, ils nous manipulaient. C’était juste un jeu pervers de leur part pour détruire nos personnalités. Ils y trouvaient une certaine forme de pouvoir. Pense à cette idée et reconstruis-toi. Sors de tout ça et vis ta vie. 

– Merci Michel, si nous sommes ici c’est uniquement à cause de notre naïveté. Pourquoi un tel acharnement ? 

– Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir, dans quelques heures tu seras libre, et moi aussi. C’est l’essentiel. Une fois dehors nous pourrons vivre, nous refaire une santé et surtout oublier. 

– Oui tu as raison. Mais je suis perdue. J’étais une enfant heureuse, petite je rêvais d’être vétérinaire, mes parents m’aimaient, ils étaient fiers de moi. Je ne sais pas comment j’ai pu me retrouver ici. Pourquoi j’y suis arrivée ?

– Ça Elisa, tu ne l’as pas volé ! Sans doute ta naïveté de jeune femme. 

– Michel, ne me juge pas, tu es dans la même merde que moi. 

– Oui, certes, cela n’est pas faux. 

– Alors que ferons-nous ? Les autres vont-ils être nos alliés ? 

– Je l’espère car nous tous, ensemble plusieurs mois, avons vécu le même enfer. Surtout cette perte de réalité… 

– L’enfermement, plus aucun contact avec la réalité, et cette dignité détruite en un seul instant. La torture psychique et morale. Ce soir j’ai envie de mourir, toutes ces souffrances… A l’extérieur, nous serons des bêtes de foire, des monstres… 

– Non Elisa, sois plus forte, pense à ce que tu pourras faire… 

Un micro grésillant prend la parole dans la pièce. Au loin Elisa et Michel entendent une voix :

  • Allo, Allo vous êtes là ? 
  • Oui ! disent-ils avec une excitation soudaine.
  • Bon vous êtes prêts ? On passe à l’antenne dans 5 minutes, compte à rebours… 4 min 59, 58, 57… »

Les deux isolés se tiennent par la main, le micro reprend de plus belle : 

  • Soyez sympas, mignons et surtout souriez ! N’oubliez pas que le dernier Prime time est ce soir et que l’un d’entre vous va gagner 150 000 euros ! 

Paris, Mars 2013

Le Prince Charmant

Billet Vert

Nouvelle déconseillée aux moins de 16 ans

Il pénètre d’un pas assuré dans le magasin. C’est un beau jeune homme d’un mètre quatre-vingt-cinq, ses cheveux sont châtains, il a un regard vif et perçant, et de ses deux yeux foncés il fixe le présentoir à chaussures. Sa tenue est chic, harmonieuse, elle lui donne un aspect sérieux.

Il porte une veste en velours bleu foncé, une chemise blanche, propre, soigneusement repassée, un pantalon en toile rouge framboise et des mocassins gris. « Quel beau prince » se dit-elle tout en restant figée derrière son comptoir.

Elle est vendeuse depuis deux jours dans ce magasin de chaussures de luxe. A dix-neuf ans elle a peu travaillé, elle vient seulement d’obtenir son baccalauréat. Pour passer l’été et gagner quelques sous, elle a choisi de travailler dans un magasin de luxe du VIII -ème arrondissement. Cet univers empli de richesses et d’élégance l’a toujours attirée. Enfant elle passait des heures à feuilleter des magazines de mode, en rêvant à un avenir plus riche.

Elle est née dans une famille normande en banlieue parisienne. Ses parents sont modestes, sa mère travaille dans un centre éducatif et son père est maçon. Jeune fille, elle réalise sa différence avec ce monde qui ne lui correspond pas. Elle est belle, très belle !

Du haut de son mètre soixante-quatorze, elle maintient une allure gracieuse, sa silhouette est sylphide, sa beauté est harmonieuse. Son visage révèle la pureté d’un ange, avec un teint virginal orné de longs cheveux blonds ondulés qui donnent une lumière à son reflet immaculé.

Ses yeux sont profonds, ils sont bleu océan, ce bleu si rare qui, en vieillissant, donne de l’intensité au regard. Son nez est parfait, il est droit et digne des concepts de beauté enseignés par les statues antiques. Sa bouche est fine, mais parfaitement dessinée.

Cette beauté, tous s’appliquent à la lui faire remarquer. Elle la voit constamment dans le regard des autres. Les femmes en sont mal à l’aise, tant elle leur rappelle leurs propres traits, mais les hommes fixent admirativement cette perfection.

A quinze ans elle s’est essayée au mannequinat, puis elle s’est résignée, le milieu était difficile, il fallait travailler, se soumettre, se lever tôt et écouter.  Elle ne voulait pas abandonner l’école, et de toute façon elle savait que son physique séduirait un prince qui viendrait l’emporter.

Dans la boutique il s’approche d’elle sans la quitter des yeux avec un regard insistant. Puis il lui sourit et s’adresse à elle avec une voix douce :

-Avez-vous ce modèle en quarante-trois, Mademoiselle ? 

 -Je ne sais pas, attendez je vais demander, je suis nouvelle,

 -Ne vous brusquez pas ma Chère, ne paniquez pas, je vais demander à ce Monsieur, il me connaît bien, il saura m’aider ! 

Elle se sent perdue en contemplant ce jeune homme puis elle éprouve une étrange sensation, un mélange de frissons et de flottement.

Elle se ressaisit et lui répond :

– Je vais regarder

Tout en continuant de la fixer avec intensité, il lui demande son âge, elle le lui donne, puis ils discutent un moment. Le jeune homme est un bon client du magasin, l’autre vendeur observe la scène sans agir.

Ils dialoguent pendant plusieurs minutes, un jeu de regards et de sourires s’entremêle aux sons échangés. Elle oublie la présence des autres personnes autour d’elle et ne voit que lui. Le jeune homme lui demande à quelle heure est sa pause, et il l’invite à déjeuner. Elle accepte promptement. Ils se retrouvent une heure plus tard dans un restaurant des environs.

La pause allouée à la jeune femme dure une heure trente. Ils discutent, elle rit et sourit en écoutant ses aventures. Le jeune homme est romantique et il s’intéresse à elle. Elle lui parle de ses parents, de son enfance et de ses rêves. Il regarde sa montre et prend conscience du temps qui vient de se dérober, il lui dit qu’elle doit retourner au magasin. Elle fixe la montre, elle la trouve jolie, c’est un bel objet doré et discret à la fois. Elle réalise à ce moment-là que son prince est à ses côtés. En l’observant pendant plusieurs minutes, elle admire la beauté de son visage. Il est fin, doux et rassurant. Elle cesse de le regarder, puis elle se lève de sa chaise et lui dit au revoir. Il se redresse à son tour et l’embrasse avec tendresse sur le front puis il lui demande poliment son numéro de téléphone. Il veut l’inviter chez lui pour boire un verre samedi soir. Elle accepte et s’échappe du restaurant.

En remontant à pied l’avenue Montaigne, elle est prise d’une forte émotion, elle se met à trembler, ses jambes la trahissent, son pas s’accélère, et une fois retournée dans le magasin elle s’enferme quelques minutes dans les toilettes pour récupérer ses esprits. En se tapotant le visage avec un mouchoir imbibé d’eau elle voit son reflet dans le miroir face à elle et se sourit naïvement.

Son corps flotte dans le magasin, tout lui paraît petit, elle ressent une sensation de béatitude. Elle l’aime.

A dix-neuf heures, le magasin ferme, elle quitte son lieu de travail et se dirige vers une bouche de métro. Pleine d’espoir, elle écoute de la musique, elle se repose pendant le trajet. Le front collé à la vitre du wagon, elle rêve de ce moment passé avec ce jeune homme. Elle fixe les rails qui se glissent sous elle, et laisse emporter ses pensées au fil de la musique. Recroquevillée dans ce train, elle est heureuse et se sent exister.

A vingt heures, elle quitte la station de RER, puis s’approche de sa rue. Ce quartier pauvre, qui lui paraissait encore laid ce matin, revêt un tout autre aspect. Ce soir, elle trouve l’environnement superbe et s’émeut des gens qu’elle croise sur son passage, elle sourit en regardant le ciel. Elle sait que bientôt elle quittera cet endroit pour le retrouver.

Prise dans l’euphorie de ses émotions, elle sonne chez une amie pour partager son état. Elle raconte sa journée en prenant soin de n’oublier aucun détail. Les gestes partagés sont mimés à la perfection, de l’intensité des sourires échangés jusqu’au baiser bienveillant qu’il lui a donné. Son amie reste, bouche bée, étendue sur son lit à l’écouter. Elle plane, elle vole, elle aime et se sent aimée.

La semaine passe et nourrit son désir, elle est rêveuse et en parfaite harmonie. A la maison elle semble détendue, il lui écrit des messages, il a envie de la revoir et pense à elle constamment. Son travail l’a contraint à un déplacement de plusieurs jours, il doit attendre pour la retrouver.

Samedi elle ne travaille pas, son amie l’accompagne au centre commercial. Elle y achète une robe, la toilette est noire, dessinée avec un décolleté prononcé. Elle veut le séduire mais son corps de gamine fluette la complexe, elle achète de la lingerie appropriée pour mettre en valeur sa gorge dans cette robe si féminine.

Le jeune homme rentre tard de son voyage d’affaires, il lui donne rendez-vous à vingt-deux heures place de l’Etoile. Il est en voiture et passera la récupérer. Elle a peur que la rencontre soit annulée et surveille avec préoccupation son téléphone.

Elle essaye sa tenue, se regarde dans une glace, et observe ses doutes. Elle est effrayée de ne pas lui plaire, de ne pas être aussi soignée que les autres femmes qu’il a l’habitude de fréquenter. Elle est consciente des lacunes portées par sa démarche et sa manière de s’exprimer.

Quand elle s’apprête à quitter l’appartement, elle est ravissante avec son maquillage discret et sa robe incendiaire. Son père s’arrête devant elle. Il la trouve belle, il le lui dit. Elle est flattée et sourit. Il rigole avec elle, lui dit que sa beauté doit faire chavirer et qu’elle doit toujours agir avec respect. Sa mère lui demande si elle rentre dormir à la maison. Elle anticipe et affirme dormir chez une amie. Elle embrasse ses parents, et les laisse regarder leur programme à la télévision. Elle s’enfuit vers la gare de RER.

Son cœur bat très vite, elle se sent ivre à l’idée de le retrouver, il est vingt heure quarante-cinq, elle sera en avance mais cela lui est égal, on ne fait pas attendre un prince. D’un pas aérien elle accède au train, il est rempli, des gens sont installés dans les couloirs du wagon, elle se cache discrètement dans un recoin, et elle attend. Sa gorge se serre à l’approche des retrouvailles, un léger nœud apparaît dans son ventre.

Pendant le trajet elle reçoit un message, elle panique à l’idée de le lire et d’y voir une annulation, ses mains sont prises de légers tremblements et elle fait tomber son téléphone. En lisant le message elle soupire, il lui dit qu’il a prévu de lui faire goûter du caviar et il espère qu’elle va aimer. Elle n’en a jamais mangé, elle lève la tête et inspire profondément, en pensant à ce jeune homme courtois et attentionné.

A vingt-deux heures il l’appelle, il se confond en excuse, il sera en retard mais ne veut pas qu’elle l’attende dehors. Il insiste pour qu’elle s’abrite dans un bar, et l’invite à y prendre un verre, il la récupérera. Elle est peu couverte, ses collants laissent ses jambes fines frissonner contre le froid nocturne.

Elle aperçoit un café pour l’attendre et s’avance pour entrer. La rue paraît vivante, l’effervescence autour d’elle la rend euphorique.

Elle flotte sur elle-même en passant la porte du bar, son impatience grandit pendant qu’elle fonce s’installer vers une table isolée. Sur son passage, les autres admirent sa beauté et son allure innocente. Ils y voient une petite fille maquillée par des attributs de femme.

Le serveur prend sa commande, elle hésite. Au mur sur une ardoise, la boisson Kir Royal est inscrite à la craie. Elle en commande un à la pêche. Le serveur s’exécute, en quelques secondes il lui apporte son breuvage. Eprise de ses émotions, elle boit le verre rapidement, puis en commande un deuxième.

L’alcool se déploie dans ses veines, une légèreté s’empare de son dos, elle relativise. Détendue elle l’attend sereinement. Il la rappelle et la rassure, son affaire est réglée, il sera là dans quelques minutes. En raccrochant, elle contemple la salle autour d’elle, les autres vivent et échangent. Elle est seule et d’un coup se sent mal. Dans sa solitude elle imagine qu’il ne viendra pas, qu’elle n’est rien pour lui. L’alcool la rend méfiante et triste, elle panique, elle tente en vain de se rassurer, ses sensations sont démesurées. Sa raison la rattache au souvenir du déjeuner qu’ils ont partagé.

A vingt-trois heures, en contemplant d’un air vide la vitre qui clôture devant elle le bar, elle aperçoit un luxueux coupé cabriolet noir qui s’arrête, et reconnaît le jeune homme à la place du conducteur. Son prince est venu la retrouver. Elle se rassure et se lève pour le rejoindre dehors. Il vient à sa rencontre, puis l’embrasse tendrement sur la joue et rentre payer son addition. Il la complimente sur sa beauté et l’invite à le suivre à l’extérieur puis il lui ouvre la portière de la voiture. Elle n’est jamais montée dans une voiture aussi jolie, et ne parvient pas à trouver la ceinture de sécurité, il l’aide en souriant.

La voiture démarre, le moteur vrombit, elle se sent puissante. Pendant le trajet elle réalise qu’elle a de la chance, elle est en train de rêver. Elle pense à ses parents, elle sera fière de leur présenter son prince. A chaque feu rouge il la regarde, la complimente. Il est rassurant, elle se sent bien avec lui, sa présence, son odeur, tout chez lui la séduit.  Elle regarde les mains du jeune homme, elle les trouve fines, ce sont des mains délicates, avec une peau douce et soignée.

La voiture déambule dans Paris, elle admire la beauté qui l’entoure. Ils arrivent devant chez lui. Une grille métallique en fer forgée s’ouvre mécaniquement, la voiture s’enfonce dans un jardin, il freine, puis en s’arrêtant il lui dit d’attendre. Sa portière s’ouvre et le jeune homme lui tend la main pour l’aider à sortir du véhicule, elle le regarde avec admiration.

En face d’elle un immeuble en pierre de taille surplombe le jardin. Son prince s’approche de la porte cochère et l’invite à le suivre. Elle s’émerveille de la beauté de l’endroit, cela lui rappelle une visite scolaire au Château de Versailles, un guide racontait les soirées qui s’y déroulaient à l’époque. Elle s’était émerveillée de l’histoire de cette reine, Marie-Antoinette.

Elle rentre dans l’immeuble, il décide d’emprunter les escaliers, elle suit. Au troisième étage, le jeune homme sort une clef, la porte s’ouvre, elle entend le bruit du parquet qui grince sous ses pas. A l’intérieur il fait chaud, l’atmosphère est paisible. Elle repense à Versailles et à cette reine amoureuse de son roi. Elle observe les tapis, les meubles raffinés ornés de marbre et de dorures. Dans cet appartement, chaque élément lui paraît beau et essentiel. Chacune des pièces a son importance, tout est à l’image de cet homme.

Des miroirs immenses agrémentent deux cheminées, ces miroirs créent une perspective en face à face avec une profondeur impressionnante. Les dorures donnent de la lumière à l’endroit, les rideaux épais apportent de la chaleur à l’espace vaste. Elle le suit, ses yeux sont grands ouverts, elle ne veut rien perdre de ce spectacle sublime.

Ils arrivent dans un couloir, puis passent deux portes, comme un sas qui donnerait accès à une réserve de merveilles. La pièce est propre, au milieu de la table centrale elle aperçoit une corbeille de fruits, les couleurs des pommes, des mangues et des oranges rayonnent. Il ouvre le réfrigérateur pour y prendre une bouteille de champagne et un petit pot noir.

Il lui fait signe d’avancer, elle le laisse passer et le suit. Arrivés dans le salon il l’invite à s’asseoir sur un divan napoléonien. Le tissu est rouge, en soie sauvage, elle s’adosse aux coussins et se nourrit de ce confort. Elle ne parvient pas à le regarder, tant la beauté de son habitation l’envoûte. Chaque détail y semble nécessaire, tout y est rangé, les couleurs sont agréables et donnent un aspect vivant à l’appartement. Les murs portent des tableaux, dessus elle reconnaît des scènes mythologiques et des portraits d’ancêtres qui la fixent avec inquiétude.

Il remplit deux coupes et l’invite à boire. Elle le regarde en scrutant les détails de son visage, elle aime l’observer et essaie de mémoriser ses traits.

Il sort de sa poche un paquet de cigarettes, et lui en propose une, elle refuse. Il boit, elle l’accompagne. Il parle de lui, de sa famille et de ses amis, il lui décrit ses voyages. Elle savoure ses paroles en rêvant de mener la vie qu’il lui raconte à ses côtés. Elle imagine son quotidien, il lui semble magnifique. Le jeune homme continue de boire, elle a la tête qui tourne.

Elle fantasme sur des visites de lieux féériques à son bras. Il lui parle de ses passions, de ces moments qu’il passe à chasser, ou à jouer au tennis. Il aime flâner dans les musées, s’égarer dans les soirées mondaines, et fréquenter des gens importants. Elle l’écoute, et perd le sens, puis elle ferme les yeux, sa tête tourne rapidement, elle a trop bu et se sent mal.

Il continue son monologue en se resservant du champagne. Il la regarde, ses yeux ont changé, ils sont durs et intrusifs. En se sentant apeurée par ce regard pénétrant, elle ralentit sa réflexion, son esprit la quitte, ses pensées la lâchent, elle flotte en divaguant. Des sueurs froides s’emparent de son front et de sa nuque. Il ne remarque pas, et ne fait plus attention à elle. Il avale un cachet en buvant cul sec sa coupe de champagne et sort de sa poche un petit papier replié comme un emballage de chewing-gum.

En déployant les coins du morceau, il étale une poudre blanche sur la table basse du salon, elle regarde et réalise qu’elle sait que c’est de la cocaïne, mais elle n’en prend pas. Il saisit son porte-monnaie dans la poche intérieure de sa veste, son regard est fuyant et il prend, d’un geste lourd, un billet de cent euros. Il roule le billet vert entre ses doigts pour lui donner une forme de tube. Sa tête s’approche de la ligne poudrée et il renifle lentement la substance. Il recule brusquement, il est comme soulagé, puis il lui tend le tube fabriqué. Difficilement, elle montre un geste de refus, il insiste, elle réitère son geste. Il s’abaisse sur la table et inspire la deuxième ligne qui disparaît à son tour.

Il justifie sa conduite en lui disant que c’est pour limiter les effets de l’alcool, elle s’éloigne en glissant ses cuisses de quelques centimètres vers le rebord du divan rouge. Il se rapproche, et avec une main ferme et déterminée il empoigne sa chair. En sursautant son cœur s’emballe, le pouls s’accélère, elle se dit que c’est un homme et qu’il la désire.

Il l’allonge avec force sur le canapé et touche grossièrement son corps élancé, puis d’un mouvement vif la redresse, la porte sur son épaule en enfonçant ses ongles dans ses fesses. Elle ferme les yeux, sa peur et son alcoolémie l’empêchent de réagir, elle ne le reconnaît pas.

Perchée sur l’épaule de cet homme, elle se sent flotter. Sa tête tourne, elle regarde les murs, le couloir est long, tout chavire autour d’elle. Elle voit des photos s’agiter, des images d’une famille heureuse avec des enfants qui sourient.

Il ouvre difficilement une porte, en titubant il la pose brutalement au sol. Elle trébuche, il la regarde et éteint la lumière. Les volets sont ouverts, un faisceau lumineux traverse la pièce. Il la jette sur un lit en l’attrapant par les épaules. Elle panique et tente de se relever. Affaiblie par le champagne, elle ne maîtrise pas bien ses gestes.

Le matelas est mou, il se met sur elle en l’embrassant dans le cou. Ses narines distinguent l’odeur pesante de l’haleine du jeune homme, d’un geste de dégout elle tente de le repousser. En vain. Il est comme un poids mort sur elle. Il s’énerve et s’agite nerveusement. Violemment, il déchire sa robe, arrache sa paire de collant, et avec ses mains il attrape les fins poignets de la jeune fille et les immobilise au-dessus de sa tête. Elle regarde à côté d’elle et voit ses bras tendus.

Prise de panique, elle ne parvient pas à émettre un son puissant hors d’elle. Elle sort seulement un cri strident étouffé, ses cordes vocales lui semblent paralysées. Pour taire le bruit, il frappe sa bouche d’un puissant coup de coude, sa mâchoire se déboite, sa tête se rabat d’un geste sec vers l’autre côté de la pièce. L’emprise l’empêche de se dégager de cet homme. Ses jambes bougent comme sur un vélo, pour les maintenir il écarte ses cuisses, insère son buste lourd sur elle, et la possède entièrement.

D’un geste compulsif et mécanique, elle tourne la tête simultanément de chaque côté du lit en continuant à s’épuiser. Aucune énergie ne l’habite, ses forces l’ont abandonnée. Pendant qu’il lui mord le cou en enfonçant ses canines dans sa chair fine et limpide, son visage angélique sent une larme épaisse couler le long de sa joue.

Elle se résigne et relâche tous ses muscles, elle s’enfonce lentement dans le matelas, son corps ne lui appartient plus, il est fait de coton, elle flotte dans cette chambre comme une ombre qui s’échappe. Autour d’elle, tout est calme, elle fixe une lampe en bronze posée sur la table de nuit. Un ange tient dans sa main un cierge et autour un abat-jour en tissu blanc orne l’objet.

Il jouit, elle gît.

Il se retire et se met à côté d’elle en lui tournant le dos. Au loin dans ses tympans, elle écoute une voix autoritaire, il lui dit qu’il lui paiera un taxi le lendemain matin.

Elle n’a plus la notion du temps, sa souffrance dure une éternité, elle entend un souffle rapide et saccadé qui se transforme peu à peu en un léger râle régulier, il dort paisiblement. Elle est vidée de ses fonctions vitales, mais reste possédée par la peur.

Elle se souvient des histoires bibliques que sa mère lui racontait le soir pour qu’elle trouve le sommeil. Dans ce lit froid, elle se remémore les passages qui parlent du diable, à cet instant-là elle pense fort à ce diable qui, pour séduire les humains, pouvait revêtir plusieurs visages, il empruntait même les traits d’un ange.

Les heures passent, elle n’existe plus. La pièce quitte progressivement la pénombre, elle fixe un objet doré sur un bureau, la chose brille au reflet du jour qui grandit dans le lieu. Vaguement elle y distingue une montre, elle a déjà vu ce bijou. Le premier jour dans le restaurant elle l’avait fixé tant l’idée de le quitter était pesante.

Il se réveille en regardant autour de lui puis il sort de son lit, il enfile un caleçon, et attrape son téléphone. De loin elle comprend qu’il s’entretient avec sa mère, il la vouvoie. Un déjeuner avec sa famille s’organise suivi d’une partie de tennis avec son père.

Il disparaît un instant dans l’appartement, à son retour il lui demande si cent euros suffisent pour qu’elle retourne dans sa banlieue. Il ne la regarde pas, elle ne répond pas, il lui jette le billet au pied du lit.

Elle ramasse le billet à terre, enfile maladroitement ses vêtements, le choc est profond, elle ne réalise pas ses gestes, et agit en automate. En revêtant les lambeaux de sa robe elle oublie de mettre son soutien gorges, et elle enfile son manteau en le fermant minutieusement. Sa démarche est affaiblie, elle traverse l’enfilade de pièces pour atteindre la porte d’entrée. Elle ne regarde plus la beauté de l’appartement mais parvient à s’extirper de ce lieu.

La cage d’escalier est grande et somptueuse, elle sent sous ses pieds l’épaisseur du tapis qui orne le parquet marron. Il lui est difficile de saisir les deux portes battantes en bois qui ouvrent la cabine et de s’y insérer. Le mécanisme s’enclenche brutalement pour descendre vers le rez-de-chaussée. Elle aperçoit son reflet dans le miroir, du mascara coule autour de son regard vide et blessé, ses cheveux semblent ternes et ébouriffés, elle ne se reconnaît pas, elle se fixe sans se regarder. Anesthésiée, elle ne pleure pas.

Dehors il fait frais, la rue est vide et le ciel est gris. Elle est perdue et cache ses mains dans les poches de son manteau. Elle y sent le morceau de papier abîmé, ce billet vert ramassé au sol avant son départ.

Au loin elle aperçoit une grande avenue, elle s’y dirige d’un pas lent et indécis, elle a mal, sa lèvre s’est ouverte et saigne. Elle touche sa bouche et éponge le sang dans sa main.

Le bitume gris foncé avance sous ses pas, elle reconnaît cette avenue, elle n’est pas loin de la place de l’Etoile. Elle le sait, l’été dernier elle était allée jouer au bowling sur cette avenue, son petit ami du moment lui en avait fait la surprise pour ses dix-neuf ans.

Elle distingue une bouche de métro, puis elle descend les marches en s’appuyant fermement à la rambarde. Arrivée en bas des escaliers elle sort maladroitement sa carte de transport de son sac à main et pénètre dans la station. Elle s’avance sur le quai et attend, le compteur affiche neuf minutes. Elle ne pense plus à rien, une nausée envahit son corps, elle se lève et fonce vers une poubelle, en s’appuyant sur l’armature métallique elle vomit dans le sac plastique transparent.

Sur le quai opposé un sans-abri l’interpelle, il lui demande une cigarette. Elle n’en a pas, elle n’a jamais fumé. Elle avance vers cet homme, il est en face d’elle, seuls les rails les séparent.

Au loin on entend les vibrations du train qui s’approche. Dans sa poche, elle sent sa main serrer très fort le billet entre ses doigts.

L’impact est bref, le train n’a pas pu ralentir, en un seul instant elle est terrassée par la locomotive. Le cri du sans-abri retentit plusieurs minutes dans la station.

A dix-huit heures, il rentre de sa journée en famille. Il est fatigué et converse avec un ami au téléphone. Il aperçoit le soutien gorges noir étendu sur le sol, il saisit le trophée, et enroule la bretelle autour de ses doigts.

Paris, Mars 2013

Lucette et Germain

Lucette a cinquante ans. Elle a rencontré Germain il y a quinze ans, un seul regard a suffi pour qu’elle réalise que c’était lui et pas un autre. Au premier coup d’œil il lui a plu. Elle qui, quinze ans auparavant, épongeait une profonde solitude avait réussi à trouver en Germain son alter ego.

Les premières années marquaient le lien inséparable de leur relation, Germain était comme dépendant de son être, de la validation qu’elle lui accordait. Leur relation a changé avec le temps, il a fait son affaire. Germain est indépendant et il a une soif insatiable de liberté, il est là, puis il disparaît, il revient la contempler puis il repart.

Germain joue en manifestant ses élans de tendresse et d’affection, il dose parfaitement ce qu’il offre et il s’amuse avec Lucette comme un dealer le ferait avec son acheteur dépendant. 


Lucette s’abreuve de ce lien, à corps perdu, elle pense obtenir cet amour de manière illimitée, comme auprès d’un parent bienveillant et aimant.
Mais Germain sait freiner, il le fait naturellement, il cesse d’apparaître et il la fuit, puis il revient, il rejoue ce jeu de marionnettiste avec sa Lucette, il retient sa tendresse, son affection. Lucette en réclame, elle en redemande, elle perd sa liberté dans cet amour dominé.

Que s’est-il passé ? Elle se désespère de ne plus communiquer avec ce concubin qui était si présent auparavant. Celui qui se nourrissait de sa tendresse est devenu distant, comme un étranger qui ne partagerait avec elle que le domicile. Le passager agit ainsi, il est libre, elle, elle s’étouffe dans la liberté de Germain.

Comme si un fil invisible tient Lucette et libère Germain, la relation a changé, le lien s’est inversé, Lucette est esclave, elle ajuste ses journées, ses horaires, son quotidien, pour répondre aux désirs qu’elle projette sur Germain.

En quinze ans, Lucette s’est isolée dans sa maison, sa passion pour Germain l’a condamnée à son enfermement.
Elle s’est accoutumée de ce replis et elle a conscience que son emploi est le seul lien qu’elle a pu conserver avec les autres. Son attachement la rend obsédée pour satisfaire Germain, elle le voit comme un être malingre, qui ne pourrait vivre sans elle, elle parle constamment de Germain, comme s’il était sous sa dépendance, sous sa coupe.
Germain s’en joue, il s’en contre fiche. Germain est libre, libre de la faire souffrir, libre de l’aimer, libre de partir !


Lucette veut ignorer cette idée: elle le gâte, elle l’oppresse, elle recherche sa tendresse, son affection.

Lucette est aide-ménagère à domicile, dans cette région il y a beaucoup de personnes âgées, elle les aide au quotidien pour le ménage, la cuisine et repart chez elle le soir.
Chaque jour lorsqu’elle travaille, elle pense à Germain. Elle rêve tout en s’activant de le retrouver et de passer une soirée avec lui sur le canapé, devant la télévision. Elle remplit ses journées de rêveries avec Germain, dans ses pensées il l’aime comme au début, il est attentionné et il l’écoute. Elle se perd dans ses fantasmes.
Elle termine chaque soir son travail à dix-sept heures sans savoir s’il sera là à l’attendre calmement ou s’il est encore sorti pour vivre sa vie. Il n’était pas si volatil quinze ans auparavant.
Quinze années ! Là où le temps peut bonifier certaines relations, il peut en éloigner d’autres !
Ce matin-là, elle décortique, comme chaque lundi, son magazine de programmes télévisés. Elle le lit et elle note sur son petit bloc orange, les programmes choisis pour sa semaine, puis elle commence à remplir les pages de jeux, les mots croisés occupent le lundi, le mardi et le mercredi. Elle se réserve les mots fléchés pour les jours suivants. Avec une tasse de thé et un paquet de biscuits à côté d’elle, elle s’empiffre et boit. « Mais où est-il encore passé ? » se dit-elle, ne parvenant pas à trouver un mot dans cette grille encore vide.
Elle crie « Germain ! Germain ! », mais n’obtient aucune réponse.
Enervée, elle se lève brutalement, et d’un geste maladroit et mal placé elle renverse sa tasse sur le carrelage marron et beige de la cuisine. Elle jure en ramassant les morceaux de porcelaine fleurie puis elle les jette dans un seau.
Du haut de ses soixante-dix-huit kilos, elle bondit vers la chambre et dévale le couloir. Son cœur s’accélère, elle transpire en approchant de la porte close. De sa main lourde et épaisse elle saisit la poignée en bois, la porte s’ouvre, la chambre est encore plongée dans l’obscurité, les volets sont fermés, elle frappe sur l’interrupteur, un plafonnier en tissu marron s’allume. Il est là, étendu sur le lit, il dort paisiblement. Sa cage thoracique s’élève et s’enfonce au gré d’un léger son qui s’échappe de ses narines. « Il est encore enrhumé » se dit-elle. « A force de traîner dehors la nuit ! Il va attraper la mort ! Il ne se calmera jamais celui-là ! »

Il est huit heures, Lucette entend vaguement le son de l’horloge du salon, seul témoin sonore d’une journée de travail qui redémarre. Elle commence son service à huit heures et demie.
Elle retourne dans la cuisine pour ranger la vaisselle du petit déjeuner puis elle prépare une assiette pour Germain. Elle quitte la pièce, remplit son sac à main et sort de la maison.
Germain ne travaille pas, il se lève, se recouche et mange en toute liberté, sans faire attention aux heures. Il vit sa vie dans cette maison qui est la sienne.
Le lundi matin, Lucette travaille chez Madame Loret, une vieille dame qui est veuve depuis trente ans, elle comble sa solitude dans les parties de bridge et les ventes de charité.
Elle apprécie peu madame Loret, cette dernière ne la comprend pas.
La vieille dame a connu la guerre et elle aime le faire entendre, elle considère les tracas du quotidien comme minimes, elle vit et à plus de quatre-vingt ans, elle continue ses activités.
Sa mondanité et sa popularité agacent Lucette. Elle qui a toujours connu la campagne, qui a grandi dans une ferme où les femmes travaillaient dans les champs, cuisinaient et participaient aux tâches de la maison dès leur plus jeune âge, ne peut réaliser cette vie de salon.
Madame Loret a peu de considération pour son aide-ménagère, elle la trouve brutale et peu aimable. En revanche Lucette travaille bien, elle est pointilleuse dans sa besogne et elle s’applique à entretenir la maison de la vieille dame.
En faisant le ménage, Lucette pense à Germain, ses rêves lui procurent une grande minutie dans son travail. La vieille dame lui cause peu, elle s’adresse à Lucette uniquement pour lui donner des instructions pour la maison.
La journée passe vite, noyée dans ses pensées elle n’a pas vu le temps défiler. Il est dix-sept heures, Lucette peut rentrer chez elle, nourrie d’espoir à l’idée de retrouver celui qu’elle aime.
Sur le trajet elle s’arrête faire des courses pour le dîner. Lucette adore cuisiner, c’est sa manière d’occuper ses pensées tout en satisfaisant Germain. Un passe-temps consacré à sa moitié. Elle achète des légumes pour faire une soupe, du lait et de la viande de bœuf. Elle choisit du filet, c’est le morceau préféré de Germain !
A chaque fois que Lucette cuisine du bœuf et que le four dégage l’odeur de la viande qui cuit, Germain surgit dans la pièce. Il a faim, il le lui montre et est tendre avec elle.
Ce soir-là, elle veut sa tendresse, elle veut qu’il s’occupe d’elle. Qu’il reste à ses côtés pour la soirée et la nuit. Cela fait bien trop longtemps qu’il sort tardivement , une fois qu’elle est endormie, il s’évade quelques heures de la maison. Elle ne sait pas où il est dans ces moments d’errance, ni ce qu’il y fait.
Il rentre au petit matin, il se glisse doucement dans le lit. Elle le sent s’introduire dans la pièce pour se recoucher à ses côtés. Elle ne comprend pas ce besoin de s’évader pour revenir ensuite.
La première fois, elle s’en est aperçue car ses pas avaient laissé de la terre dans la chambre. Il était donc sorti pendant la nuit. La soirée avait été pluvieuse, la terre adhérait facilement.

Lucette n’avait jamais osé lui en parler par peur de lui faire un reproche et de le voir s’enfuir pour toujours.


Toutes ces nuits qu’elle passe, seule dans son lit, à attendre que son amour revienne la retrouver. Toutes ces nuits à avoir peur qu’il arrive quelque chose de terrible à Germain.
Le rythme des escapades nocturnes varie selon les périodes. Cela se produit trois fois par semaine, puis rien pendant un mois et il recommence. La durée du voyage de nuit n’est pas toujours la même, il peut sortir six heures, deux heures, parfois il revient seulement après une heure passée en dehors de la maison.
Pendant ces longs moments d’attente, elle ne parvient pas à dormir, il lui est impossible de penser à autre chose, elle ne cesse de penser à lui. Elle s’invente la vie nocturne de Germain en l’imaginant retrouver une maîtresse, une autre qu’elle ! L’idée qu’il en aime une autre lui est invivable !
Elle peut même perdre la raison dans sa réflexion et songer qu’il vit une débauche nocturne, qu’il se bat avec ses tiers, qu’il fait des rencontres en se promenant.
Lucette se rend malade en fantasmant tous ces scénarios, mais elle est incapable d’agir. Germain est indépendant, au moindre reproche il pourrait fuir et disparaître, elle n‘a aucune emprise sur lui, Lucette le sait et se tait.
Pourtant elle se console en observant que Germain revient toujours vers elle, il la retrouve dans son lit et se glisse sous les draps, à ses côtés.
Lucette préfère se contenter de ces moments de retrouvailles plutôt que risquer sa disparition. S’il partait définitivement, elle en mourrait, après toutes ces années, Lucette l’a réalisé, son amour pour Germain est tellement grand qu’il lui est vital.

Ce lundi-là, elle rentre à dix-huit heures à la maison, il fait encore jour, les journées commencent à se rallonger, elle n’a qu’une seule peur, celle de ne pas le trouver dans la maison.
Lucette ouvre la porte de la cuisine en s’exclamant :

– Germain ! Je suis rentrée ! Je suis de retour,

Puis, elle dépose son panier de courses sur la table et elle range les briques de lait dans le réfrigérateur.
Elle rentre dans le salon et le voit, Germain est sur le canapé, il la regarde de ses beaux yeux verts. Lucette lui sourit, il détourne la tête. Elle est sereine, il est là. Elle reprend :

–  J’ai acheté du bœuf pour ce soir, ton morceau préféré ! On va se régaler.

 Germain ne lui répond pas, il sait qu’elle est déjà emplie de sa présence. Il n’a pas besoin de lui parler.
Ils dînent et regardent ensuite une émission de variété à la télévision. Elle se couche dans la chambre, il la suit.
Mais cette nuit-là, il décide de rester à ses côtés, elle le serre contre elle en s’endormant, elle lui dit qu’elle l’aime, qu’il est sa raison de vivre sur terre et sa seule famille.

Germain ne répond pas et ne dit rien. Il ne peut pas parler, le félin tigré ne peut que ronronner.

Paris, Mars 2013

Vivre, (sur)vivre pendant le confinement… Tips & Bonnes pratiques

Paris is Happy
Paris Head Under The Moon Photo Tamara Magaram

Le confinement est un exercice intérieur assez ardu, par moment nous pouvons le vivre comme une chance, une occasion de se (re)trouver, d’être avec soi, de méditer, puis par moment ces instants de paix et de tranquillité s’effacent et laissent place à toutes les inquiétudes, angoisses et obsessions qui peuvent exister dans un esprit humain.

Il me semble que c’est tout à fait normal, que c’est l’expérience même de la vie. Alterner entre bonheur, paix, repos et souffrance, tiraillement, inquiétudes…

Je suis une personne au passé anxieux et depuis quelques années je m’intéresse aux traitements naturels de l’anxiété, de l’angoisse, et voici quelques tips que j’utilise :

1/ Savoir identifier qu’un moment d’angoisse ne dure pas mais qu’il surgit un peu comme ça, comme un nuage sur un ciel bleu dans le quotidien. Je me répète alors « tout passe, tout passe », cela paraît trivial mais cela fonctionne pour moi. Même pour ceux qui font d’intenses crises d’angoisse, elles passent et ne durent pas. Sur le moment, il faut pratiquer la respiration ventrale, gonfler son estomac avec de l’air en inspirant, bloquer puis relâcher. En revanche mieux vaut consulter en entamer une thérapie, c’est le véritable traitement de fond pour voir ces vilaines crises partir.

2/ Vivre 24 Heures à la fois, un jour à la fois. Cet enseignement est pratiqué par bon nombre de personnes en sevrage d’addiction, ils se retirent du quotidien, rompent avec leurs habitudes, et vivent un jour à la fois. J’applique cette discipline pendant le confinement. je vis pour 24 Heures . Un jour à la fois. Je prévois pour 1 journée. Le reste je verrai plus tard. L’essentiel uniquement pendant la période: le travail, ma santé, mes liens avec autrui…

3/ Faire des listes: Dans les périodes vides, ou de solitude, on peut rencontrer des peurs comme celle d’avoir échoué par exemple, ou d’être passé à côté de sa vie, je pense que l’immobilité et l’inaction permettent à cette peur de surgir, le mouvement du monde empêchait de trop penser. La solitude peut provoquer cela, et c’est une peur illusoire, un sentiment de ne pas avoir réussi sa vie, d’être seul à ressentir cela, c’est une conséquence de l’arrêt du rythme de la vie d’avant. Dans ces moments, je liste mes réussites passées, et je liste aussi 5 objectifs que je vais vouloir accomplir dans ma vie. On réalise qu’on a fait des choses et qu’on a encore des choses à faire. Cela aide à relativiser, et puis après tout on fait de notre mieux dans une vie, vivre n’est pas une chose évidente, on a du se débattre, tenir le coup et le simple fait de vivre est déjà une chose accomplie.

4/ Se prémunir des peurs des autres: il est normal que dans une telle période certaines personnes projettent leurs propres peurs sur autrui, et il faut veiller à ne pas être le réceptacle de ces craintes, surtout si nous sommes un profil empathique. Les gens qui s’inquiètent beaucoup (trop) pour nous, peuvent être à éviter, ainsi que les « ma pauvre » ou « mon pauvre » qui veulent souligner que notre situation est pire que la leur. Ne pas avoir peur de dire:  » ne projette pas sur moi tes propres peurs ». Personne ne peut estimer ou juger notre situation, la vie de chacun se vit et ne se juge pas.

5/ « Accepter le vide », cette phrase se trouve dans un de mes livres préférés: La Pesanteur et la Grâce de la philosophe spirituelle Simone Weil. Et je crois que c’est une phrase clef: Par moment la vie semble vide, rien ne se passe, et c’est ainsi. un tel moment se cueille, il ne sert à rien de lutter, l’acceptation est la clef. ça passe, tout passe …

6/ Garder le lien social, maintenir des rendez-vous avec sa famille ou ses amis, mais choisir de les programmer en amont, comme on programmait nos cafés, nos dîners, nos verres, nos sorties. Là on peut programmer un visio drink, un visio apéro, un déjeuner avec une amie, c’est assez ludique.

7/ Maintenir une routine, le quotidien se structure et il structure la pensée, l’esprit. Ce conseil vient des personnes en sevrage d’addiction: bien garder le rythme avec un réveil à des heures semblables, se laver, s’habiller, rester coquette, ou coquet, avoir des rituels comme le café de 10H le déjeuner à 13H, une pause tisane à 17H, une séance de méditation ou de yoga connectée à 18H … que sais-je ?

8/ Ne pas perdre son énergie dans des schémas de bouc émissaire ou ne pas flirter avec la paranoïa: de nombreuses personnes évacuent leur colère sur des boucs émissaires (le gouvernement, le président, un ou une ministre, un artiste mis en avant, une écrivaine célèbre …) Cette colère ne génère rien de bon, elle abaisse l’énergie vitale et rend aigri, lorsque je vois passer un message haineux, je le zappe. Idem pour les théories complotistes, de nombreuses personnes à l’esprit fatigué, se nourrissent des théories du complot sur l’épidémie. C’est stérile et grotesque. Le mieux est de fuir les sites, les articles ou les personnes qui relaient ces informations erronées.

9/ Accepter les peurs économiques: nous sommes nombreux à affronter une situation économique ou professionnelle incertaine. Nos peurs sont totalement légitimes, et elles viennent de peurs archaïques liées à la survie. C’est normal d’avoir peur, et d’y penser. Peut-être, peut on accepter un moment par jour pour la peur, et si elle se manifeste trop fréquemment il faut consulter un thérapeute par visioconférence. Pour vaincre la peur, j’accepte qu’elle passe par moi et puis je me rassure en me disant que j’aurai les ressources nécessaires pour rebondir dans l’avenir.

10/ Etre tendre avec soi: se faire plaisir, selon vos goûts, vos envies, faites vous kiffer ! Mangez ce que vous aimez, si vous avez (encore) des moyens offrez vous un cadeau de confinement. Si vous n’en avez plus, mettez vos plus beaux bijoux, vos belles robes, vos belles chaussures, profitez de ce que vous avez. Maquillez vous Mesdames si cela vous plait sinon restez démaquillées. Faites vraiment ce que vous aimez faire. Certaines personnes sont habituellement dures avec elles mêmes, elles sont sévères avec elles mêmes, essayez, tant que vous en êtes conscients de ne pas vous « maltraiter » dites vous que vous faites de votre mieux.

Ce moment est douloureux pour certains, plus facile pour d’autres, nécessaire et salutaire pour notre société et pour notre douce France.  Ce qui est rassurant est de savoir que nous partageons tous le confinement, cela peut nous lier.