Le Prince Charmant

Billet Vert

Nouvelle déconseillée aux moins de 16 ans

Il pénètre d’un pas assuré dans le magasin. C’est un beau jeune homme d’un mètre quatre-vingt-cinq, ses cheveux sont châtains, il a un regard vif et perçant, et de ses deux yeux foncés il fixe le présentoir à chaussures. Sa tenue est chic, harmonieuse, elle lui donne un aspect sérieux.

Il porte une veste en velours bleu foncé, une chemise blanche, propre, soigneusement repassée, un pantalon en toile rouge framboise et des mocassins gris. « Quel beau prince » se dit-elle tout en restant figée derrière son comptoir.

Elle est vendeuse depuis deux jours dans ce magasin de chaussures de luxe. A dix-neuf ans elle a peu travaillé, elle vient seulement d’obtenir son baccalauréat. Pour passer l’été et gagner quelques sous, elle a choisi de travailler dans un magasin de luxe du VIII -ème arrondissement. Cet univers empli de richesses et d’élégance l’a toujours attirée. Enfant elle passait des heures à feuilleter des magazines de mode, en rêvant à un avenir plus riche.

Elle est née dans une famille normande en banlieue parisienne. Ses parents sont modestes, sa mère travaille dans un centre éducatif et son père est maçon. Jeune fille, elle réalise sa différence avec ce monde qui ne lui correspond pas. Elle est belle, très belle !

Du haut de son mètre soixante-quatorze, elle maintient une allure gracieuse, sa silhouette est sylphide, sa beauté est harmonieuse. Son visage révèle la pureté d’un ange, avec un teint virginal orné de longs cheveux blonds ondulés qui donnent une lumière à son reflet immaculé.

Ses yeux sont profonds, ils sont bleu océan, ce bleu si rare qui, en vieillissant, donne de l’intensité au regard. Son nez est parfait, il est droit et digne des concepts de beauté enseignés par les statues antiques. Sa bouche est fine, mais parfaitement dessinée.

Cette beauté, tous s’appliquent à la lui faire remarquer. Elle la voit constamment dans le regard des autres. Les femmes en sont mal à l’aise, tant elle leur rappelle leurs propres traits, mais les hommes fixent admirativement cette perfection.

A quinze ans elle s’est essayée au mannequinat, puis elle s’est résignée, le milieu était difficile, il fallait travailler, se soumettre, se lever tôt et écouter.  Elle ne voulait pas abandonner l’école, et de toute façon elle savait que son physique séduirait un prince qui viendrait l’emporter.

Dans la boutique il s’approche d’elle sans la quitter des yeux avec un regard insistant. Puis il lui sourit et s’adresse à elle avec une voix douce :

-Avez-vous ce modèle en quarante-trois, Mademoiselle ? 

 -Je ne sais pas, attendez je vais demander, je suis nouvelle,

 -Ne vous brusquez pas ma Chère, ne paniquez pas, je vais demander à ce Monsieur, il me connaît bien, il saura m’aider ! 

Elle se sent perdue en contemplant ce jeune homme puis elle éprouve une étrange sensation, un mélange de frissons et de flottement.

Elle se ressaisit et lui répond :

– Je vais regarder

Tout en continuant de la fixer avec intensité, il lui demande son âge, elle le lui donne, puis ils discutent un moment. Le jeune homme est un bon client du magasin, l’autre vendeur observe la scène sans agir.

Ils dialoguent pendant plusieurs minutes, un jeu de regards et de sourires s’entremêle aux sons échangés. Elle oublie la présence des autres personnes autour d’elle et ne voit que lui. Le jeune homme lui demande à quelle heure est sa pause, et il l’invite à déjeuner. Elle accepte promptement. Ils se retrouvent une heure plus tard dans un restaurant des environs.

La pause allouée à la jeune femme dure une heure trente. Ils discutent, elle rit et sourit en écoutant ses aventures. Le jeune homme est romantique et il s’intéresse à elle. Elle lui parle de ses parents, de son enfance et de ses rêves. Il regarde sa montre et prend conscience du temps qui vient de se dérober, il lui dit qu’elle doit retourner au magasin. Elle fixe la montre, elle la trouve jolie, c’est un bel objet doré et discret à la fois. Elle réalise à ce moment-là que son prince est à ses côtés. En l’observant pendant plusieurs minutes, elle admire la beauté de son visage. Il est fin, doux et rassurant. Elle cesse de le regarder, puis elle se lève de sa chaise et lui dit au revoir. Il se redresse à son tour et l’embrasse avec tendresse sur le front puis il lui demande poliment son numéro de téléphone. Il veut l’inviter chez lui pour boire un verre samedi soir. Elle accepte et s’échappe du restaurant.

En remontant à pied l’avenue Montaigne, elle est prise d’une forte émotion, elle se met à trembler, ses jambes la trahissent, son pas s’accélère, et une fois retournée dans le magasin elle s’enferme quelques minutes dans les toilettes pour récupérer ses esprits. En se tapotant le visage avec un mouchoir imbibé d’eau elle voit son reflet dans le miroir face à elle et se sourit naïvement.

Son corps flotte dans le magasin, tout lui paraît petit, elle ressent une sensation de béatitude. Elle l’aime.

A dix-neuf heures, le magasin ferme, elle quitte son lieu de travail et se dirige vers une bouche de métro. Pleine d’espoir, elle écoute de la musique, elle se repose pendant le trajet. Le front collé à la vitre du wagon, elle rêve de ce moment passé avec ce jeune homme. Elle fixe les rails qui se glissent sous elle, et laisse emporter ses pensées au fil de la musique. Recroquevillée dans ce train, elle est heureuse et se sent exister.

A vingt heures, elle quitte la station de RER, puis s’approche de sa rue. Ce quartier pauvre, qui lui paraissait encore laid ce matin, revêt un tout autre aspect. Ce soir, elle trouve l’environnement superbe et s’émeut des gens qu’elle croise sur son passage, elle sourit en regardant le ciel. Elle sait que bientôt elle quittera cet endroit pour le retrouver.

Prise dans l’euphorie de ses émotions, elle sonne chez une amie pour partager son état. Elle raconte sa journée en prenant soin de n’oublier aucun détail. Les gestes partagés sont mimés à la perfection, de l’intensité des sourires échangés jusqu’au baiser bienveillant qu’il lui a donné. Son amie reste, bouche bée, étendue sur son lit à l’écouter. Elle plane, elle vole, elle aime et se sent aimée.

La semaine passe et nourrit son désir, elle est rêveuse et en parfaite harmonie. A la maison elle semble détendue, il lui écrit des messages, il a envie de la revoir et pense à elle constamment. Son travail l’a contraint à un déplacement de plusieurs jours, il doit attendre pour la retrouver.

Samedi elle ne travaille pas, son amie l’accompagne au centre commercial. Elle y achète une robe, la toilette est noire, dessinée avec un décolleté prononcé. Elle veut le séduire mais son corps de gamine fluette la complexe, elle achète de la lingerie appropriée pour mettre en valeur sa gorge dans cette robe si féminine.

Le jeune homme rentre tard de son voyage d’affaires, il lui donne rendez-vous à vingt-deux heures place de l’Etoile. Il est en voiture et passera la récupérer. Elle a peur que la rencontre soit annulée et surveille avec préoccupation son téléphone.

Elle essaye sa tenue, se regarde dans une glace, et observe ses doutes. Elle est effrayée de ne pas lui plaire, de ne pas être aussi soignée que les autres femmes qu’il a l’habitude de fréquenter. Elle est consciente des lacunes portées par sa démarche et sa manière de s’exprimer.

Quand elle s’apprête à quitter l’appartement, elle est ravissante avec son maquillage discret et sa robe incendiaire. Son père s’arrête devant elle. Il la trouve belle, il le lui dit. Elle est flattée et sourit. Il rigole avec elle, lui dit que sa beauté doit faire chavirer et qu’elle doit toujours agir avec respect. Sa mère lui demande si elle rentre dormir à la maison. Elle anticipe et affirme dormir chez une amie. Elle embrasse ses parents, et les laisse regarder leur programme à la télévision. Elle s’enfuit vers la gare de RER.

Son cœur bat très vite, elle se sent ivre à l’idée de le retrouver, il est vingt heure quarante-cinq, elle sera en avance mais cela lui est égal, on ne fait pas attendre un prince. D’un pas aérien elle accède au train, il est rempli, des gens sont installés dans les couloirs du wagon, elle se cache discrètement dans un recoin, et elle attend. Sa gorge se serre à l’approche des retrouvailles, un léger nœud apparaît dans son ventre.

Pendant le trajet elle reçoit un message, elle panique à l’idée de le lire et d’y voir une annulation, ses mains sont prises de légers tremblements et elle fait tomber son téléphone. En lisant le message elle soupire, il lui dit qu’il a prévu de lui faire goûter du caviar et il espère qu’elle va aimer. Elle n’en a jamais mangé, elle lève la tête et inspire profondément, en pensant à ce jeune homme courtois et attentionné.

A vingt-deux heures il l’appelle, il se confond en excuse, il sera en retard mais ne veut pas qu’elle l’attende dehors. Il insiste pour qu’elle s’abrite dans un bar, et l’invite à y prendre un verre, il la récupérera. Elle est peu couverte, ses collants laissent ses jambes fines frissonner contre le froid nocturne.

Elle aperçoit un café pour l’attendre et s’avance pour entrer. La rue paraît vivante, l’effervescence autour d’elle la rend euphorique.

Elle flotte sur elle-même en passant la porte du bar, son impatience grandit pendant qu’elle fonce s’installer vers une table isolée. Sur son passage, les autres admirent sa beauté et son allure innocente. Ils y voient une petite fille maquillée par des attributs de femme.

Le serveur prend sa commande, elle hésite. Au mur sur une ardoise, la boisson Kir Royal est inscrite à la craie. Elle en commande un à la pêche. Le serveur s’exécute, en quelques secondes il lui apporte son breuvage. Eprise de ses émotions, elle boit le verre rapidement, puis en commande un deuxième.

L’alcool se déploie dans ses veines, une légèreté s’empare de son dos, elle relativise. Détendue elle l’attend sereinement. Il la rappelle et la rassure, son affaire est réglée, il sera là dans quelques minutes. En raccrochant, elle contemple la salle autour d’elle, les autres vivent et échangent. Elle est seule et d’un coup se sent mal. Dans sa solitude elle imagine qu’il ne viendra pas, qu’elle n’est rien pour lui. L’alcool la rend méfiante et triste, elle panique, elle tente en vain de se rassurer, ses sensations sont démesurées. Sa raison la rattache au souvenir du déjeuner qu’ils ont partagé.

A vingt-trois heures, en contemplant d’un air vide la vitre qui clôture devant elle le bar, elle aperçoit un luxueux coupé cabriolet noir qui s’arrête, et reconnaît le jeune homme à la place du conducteur. Son prince est venu la retrouver. Elle se rassure et se lève pour le rejoindre dehors. Il vient à sa rencontre, puis l’embrasse tendrement sur la joue et rentre payer son addition. Il la complimente sur sa beauté et l’invite à le suivre à l’extérieur puis il lui ouvre la portière de la voiture. Elle n’est jamais montée dans une voiture aussi jolie, et ne parvient pas à trouver la ceinture de sécurité, il l’aide en souriant.

La voiture démarre, le moteur vrombit, elle se sent puissante. Pendant le trajet elle réalise qu’elle a de la chance, elle est en train de rêver. Elle pense à ses parents, elle sera fière de leur présenter son prince. A chaque feu rouge il la regarde, la complimente. Il est rassurant, elle se sent bien avec lui, sa présence, son odeur, tout chez lui la séduit.  Elle regarde les mains du jeune homme, elle les trouve fines, ce sont des mains délicates, avec une peau douce et soignée.

La voiture déambule dans Paris, elle admire la beauté qui l’entoure. Ils arrivent devant chez lui. Une grille métallique en fer forgée s’ouvre mécaniquement, la voiture s’enfonce dans un jardin, il freine, puis en s’arrêtant il lui dit d’attendre. Sa portière s’ouvre et le jeune homme lui tend la main pour l’aider à sortir du véhicule, elle le regarde avec admiration.

En face d’elle un immeuble en pierre de taille surplombe le jardin. Son prince s’approche de la porte cochère et l’invite à le suivre. Elle s’émerveille de la beauté de l’endroit, cela lui rappelle une visite scolaire au Château de Versailles, un guide racontait les soirées qui s’y déroulaient à l’époque. Elle s’était émerveillée de l’histoire de cette reine, Marie-Antoinette.

Elle rentre dans l’immeuble, il décide d’emprunter les escaliers, elle suit. Au troisième étage, le jeune homme sort une clef, la porte s’ouvre, elle entend le bruit du parquet qui grince sous ses pas. A l’intérieur il fait chaud, l’atmosphère est paisible. Elle repense à Versailles et à cette reine amoureuse de son roi. Elle observe les tapis, les meubles raffinés ornés de marbre et de dorures. Dans cet appartement, chaque élément lui paraît beau et essentiel. Chacune des pièces a son importance, tout est à l’image de cet homme.

Des miroirs immenses agrémentent deux cheminées, ces miroirs créent une perspective en face à face avec une profondeur impressionnante. Les dorures donnent de la lumière à l’endroit, les rideaux épais apportent de la chaleur à l’espace vaste. Elle le suit, ses yeux sont grands ouverts, elle ne veut rien perdre de ce spectacle sublime.

Ils arrivent dans un couloir, puis passent deux portes, comme un sas qui donnerait accès à une réserve de merveilles. La pièce est propre, au milieu de la table centrale elle aperçoit une corbeille de fruits, les couleurs des pommes, des mangues et des oranges rayonnent. Il ouvre le réfrigérateur pour y prendre une bouteille de champagne et un petit pot noir.

Il lui fait signe d’avancer, elle le laisse passer et le suit. Arrivés dans le salon il l’invite à s’asseoir sur un divan napoléonien. Le tissu est rouge, en soie sauvage, elle s’adosse aux coussins et se nourrit de ce confort. Elle ne parvient pas à le regarder, tant la beauté de son habitation l’envoûte. Chaque détail y semble nécessaire, tout y est rangé, les couleurs sont agréables et donnent un aspect vivant à l’appartement. Les murs portent des tableaux, dessus elle reconnaît des scènes mythologiques et des portraits d’ancêtres qui la fixent avec inquiétude.

Il remplit deux coupes et l’invite à boire. Elle le regarde en scrutant les détails de son visage, elle aime l’observer et essaie de mémoriser ses traits.

Il sort de sa poche un paquet de cigarettes, et lui en propose une, elle refuse. Il boit, elle l’accompagne. Il parle de lui, de sa famille et de ses amis, il lui décrit ses voyages. Elle savoure ses paroles en rêvant de mener la vie qu’il lui raconte à ses côtés. Elle imagine son quotidien, il lui semble magnifique. Le jeune homme continue de boire, elle a la tête qui tourne.

Elle fantasme sur des visites de lieux féériques à son bras. Il lui parle de ses passions, de ces moments qu’il passe à chasser, ou à jouer au tennis. Il aime flâner dans les musées, s’égarer dans les soirées mondaines, et fréquenter des gens importants. Elle l’écoute, et perd le sens, puis elle ferme les yeux, sa tête tourne rapidement, elle a trop bu et se sent mal.

Il continue son monologue en se resservant du champagne. Il la regarde, ses yeux ont changé, ils sont durs et intrusifs. En se sentant apeurée par ce regard pénétrant, elle ralentit sa réflexion, son esprit la quitte, ses pensées la lâchent, elle flotte en divaguant. Des sueurs froides s’emparent de son front et de sa nuque. Il ne remarque pas, et ne fait plus attention à elle. Il avale un cachet en buvant cul sec sa coupe de champagne et sort de sa poche un petit papier replié comme un emballage de chewing-gum.

En déployant les coins du morceau, il étale une poudre blanche sur la table basse du salon, elle regarde et réalise qu’elle sait que c’est de la cocaïne, mais elle n’en prend pas. Il saisit son porte-monnaie dans la poche intérieure de sa veste, son regard est fuyant et il prend, d’un geste lourd, un billet de cent euros. Il roule le billet vert entre ses doigts pour lui donner une forme de tube. Sa tête s’approche de la ligne poudrée et il renifle lentement la substance. Il recule brusquement, il est comme soulagé, puis il lui tend le tube fabriqué. Difficilement, elle montre un geste de refus, il insiste, elle réitère son geste. Il s’abaisse sur la table et inspire la deuxième ligne qui disparaît à son tour.

Il justifie sa conduite en lui disant que c’est pour limiter les effets de l’alcool, elle s’éloigne en glissant ses cuisses de quelques centimètres vers le rebord du divan rouge. Il se rapproche, et avec une main ferme et déterminée il empoigne sa chair. En sursautant son cœur s’emballe, le pouls s’accélère, elle se dit que c’est un homme et qu’il la désire.

Il l’allonge avec force sur le canapé et touche grossièrement son corps élancé, puis d’un mouvement vif la redresse, la porte sur son épaule en enfonçant ses ongles dans ses fesses. Elle ferme les yeux, sa peur et son alcoolémie l’empêchent de réagir, elle ne le reconnaît pas.

Perchée sur l’épaule de cet homme, elle se sent flotter. Sa tête tourne, elle regarde les murs, le couloir est long, tout chavire autour d’elle. Elle voit des photos s’agiter, des images d’une famille heureuse avec des enfants qui sourient.

Il ouvre difficilement une porte, en titubant il la pose brutalement au sol. Elle trébuche, il la regarde et éteint la lumière. Les volets sont ouverts, un faisceau lumineux traverse la pièce. Il la jette sur un lit en l’attrapant par les épaules. Elle panique et tente de se relever. Affaiblie par le champagne, elle ne maîtrise pas bien ses gestes.

Le matelas est mou, il se met sur elle en l’embrassant dans le cou. Ses narines distinguent l’odeur pesante de l’haleine du jeune homme, d’un geste de dégout elle tente de le repousser. En vain. Il est comme un poids mort sur elle. Il s’énerve et s’agite nerveusement. Violemment, il déchire sa robe, arrache sa paire de collant, et avec ses mains il attrape les fins poignets de la jeune fille et les immobilise au-dessus de sa tête. Elle regarde à côté d’elle et voit ses bras tendus.

Prise de panique, elle ne parvient pas à émettre un son puissant hors d’elle. Elle sort seulement un cri strident étouffé, ses cordes vocales lui semblent paralysées. Pour taire le bruit, il frappe sa bouche d’un puissant coup de coude, sa mâchoire se déboite, sa tête se rabat d’un geste sec vers l’autre côté de la pièce. L’emprise l’empêche de se dégager de cet homme. Ses jambes bougent comme sur un vélo, pour les maintenir il écarte ses cuisses, insère son buste lourd sur elle, et la possède entièrement.

D’un geste compulsif et mécanique, elle tourne la tête simultanément de chaque côté du lit en continuant à s’épuiser. Aucune énergie ne l’habite, ses forces l’ont abandonnée. Pendant qu’il lui mord le cou en enfonçant ses canines dans sa chair fine et limpide, son visage angélique sent une larme épaisse couler le long de sa joue.

Elle se résigne et relâche tous ses muscles, elle s’enfonce lentement dans le matelas, son corps ne lui appartient plus, il est fait de coton, elle flotte dans cette chambre comme une ombre qui s’échappe. Autour d’elle, tout est calme, elle fixe une lampe en bronze posée sur la table de nuit. Un ange tient dans sa main un cierge et autour un abat-jour en tissu blanc orne l’objet.

Il jouit, elle gît.

Il se retire et se met à côté d’elle en lui tournant le dos. Au loin dans ses tympans, elle écoute une voix autoritaire, il lui dit qu’il lui paiera un taxi le lendemain matin.

Elle n’a plus la notion du temps, sa souffrance dure une éternité, elle entend un souffle rapide et saccadé qui se transforme peu à peu en un léger râle régulier, il dort paisiblement. Elle est vidée de ses fonctions vitales, mais reste possédée par la peur.

Elle se souvient des histoires bibliques que sa mère lui racontait le soir pour qu’elle trouve le sommeil. Dans ce lit froid, elle se remémore les passages qui parlent du diable, à cet instant-là elle pense fort à ce diable qui, pour séduire les humains, pouvait revêtir plusieurs visages, il empruntait même les traits d’un ange.

Les heures passent, elle n’existe plus. La pièce quitte progressivement la pénombre, elle fixe un objet doré sur un bureau, la chose brille au reflet du jour qui grandit dans le lieu. Vaguement elle y distingue une montre, elle a déjà vu ce bijou. Le premier jour dans le restaurant elle l’avait fixé tant l’idée de le quitter était pesante.

Il se réveille en regardant autour de lui puis il sort de son lit, il enfile un caleçon, et attrape son téléphone. De loin elle comprend qu’il s’entretient avec sa mère, il la vouvoie. Un déjeuner avec sa famille s’organise suivi d’une partie de tennis avec son père.

Il disparaît un instant dans l’appartement, à son retour il lui demande si cent euros suffisent pour qu’elle retourne dans sa banlieue. Il ne la regarde pas, elle ne répond pas, il lui jette le billet au pied du lit.

Elle ramasse le billet à terre, enfile maladroitement ses vêtements, le choc est profond, elle ne réalise pas ses gestes, et agit en automate. En revêtant les lambeaux de sa robe elle oublie de mettre son soutien gorges, et elle enfile son manteau en le fermant minutieusement. Sa démarche est affaiblie, elle traverse l’enfilade de pièces pour atteindre la porte d’entrée. Elle ne regarde plus la beauté de l’appartement mais parvient à s’extirper de ce lieu.

La cage d’escalier est grande et somptueuse, elle sent sous ses pieds l’épaisseur du tapis qui orne le parquet marron. Il lui est difficile de saisir les deux portes battantes en bois qui ouvrent la cabine et de s’y insérer. Le mécanisme s’enclenche brutalement pour descendre vers le rez-de-chaussée. Elle aperçoit son reflet dans le miroir, du mascara coule autour de son regard vide et blessé, ses cheveux semblent ternes et ébouriffés, elle ne se reconnaît pas, elle se fixe sans se regarder. Anesthésiée, elle ne pleure pas.

Dehors il fait frais, la rue est vide et le ciel est gris. Elle est perdue et cache ses mains dans les poches de son manteau. Elle y sent le morceau de papier abîmé, ce billet vert ramassé au sol avant son départ.

Au loin elle aperçoit une grande avenue, elle s’y dirige d’un pas lent et indécis, elle a mal, sa lèvre s’est ouverte et saigne. Elle touche sa bouche et éponge le sang dans sa main.

Le bitume gris foncé avance sous ses pas, elle reconnaît cette avenue, elle n’est pas loin de la place de l’Etoile. Elle le sait, l’été dernier elle était allée jouer au bowling sur cette avenue, son petit ami du moment lui en avait fait la surprise pour ses dix-neuf ans.

Elle distingue une bouche de métro, puis elle descend les marches en s’appuyant fermement à la rambarde. Arrivée en bas des escaliers elle sort maladroitement sa carte de transport de son sac à main et pénètre dans la station. Elle s’avance sur le quai et attend, le compteur affiche neuf minutes. Elle ne pense plus à rien, une nausée envahit son corps, elle se lève et fonce vers une poubelle, en s’appuyant sur l’armature métallique elle vomit dans le sac plastique transparent.

Sur le quai opposé un sans-abri l’interpelle, il lui demande une cigarette. Elle n’en a pas, elle n’a jamais fumé. Elle avance vers cet homme, il est en face d’elle, seuls les rails les séparent.

Au loin on entend les vibrations du train qui s’approche. Dans sa poche, elle sent sa main serrer très fort le billet entre ses doigts.

L’impact est bref, le train n’a pas pu ralentir, en un seul instant elle est terrassée par la locomotive. Le cri du sans-abri retentit plusieurs minutes dans la station.

A dix-huit heures, il rentre de sa journée en famille. Il est fatigué et converse avec un ami au téléphone. Il aperçoit le soutien gorges noir étendu sur le sol, il saisit le trophée, et enroule la bretelle autour de ses doigts.

Paris, Mars 2013